Entre les murs de Liège : une vie en éclats

— Tu comptes rentrer à quelle heure, Aurélie ?

La voix de ma mère résonne dans le couloir, tranchante comme une lame. Je serre les poings sur la poignée de la porte d’entrée, hésitant à répondre. Mon père, assis à la table de la cuisine, ne lève même pas les yeux de son journal — La Meuse, édition du matin. Il fait semblant de ne pas entendre, comme toujours.

— Je sais pas, maman. J’ai répété mille fois : je vais chez Julie pour réviser. On a un examen d’histoire demain.

— Tu dis ça à chaque fois. Et tu rentres à pas d’heure !

Je soupire, la gorge serrée. Si elle savait… Si elle savait que Julie n’est qu’un prétexte, que je vais traîner sur les quais de la Meuse avec Thomas et Mehdi, à parler de tout et de rien, à rêver d’ailleurs. Mais comment lui dire ? Ici, à Liège, tout est trop petit, trop étroit pour mes envies.

Mon père replie son journal, enfin.

— Laisse-la, Anne. Elle a dix-sept ans. Faut bien qu’elle vive un peu.

Ma mère lui lance un regard noir.

— C’est facile à dire pour toi ! Tu rentres tard tous les soirs et tu crois que je vois rien ?

Le silence tombe d’un coup. Je sens la tension dans l’air, comme un orage prêt à éclater. Je préfère fuir.

— J’y vais !

Je claque la porte derrière moi, le cœur battant. Dehors, le ciel est gris, typique d’un matin d’avril en Wallonie. Je descends la rue Saint-Gilles en courant presque, respirant l’air humide qui sent le pain chaud et l’asphalte mouillé.

Sur le pont Kennedy, je retrouve Thomas. Il m’attend, adossé à sa vieille Vespa bleue. Il sourit en me voyant arriver.

— T’as l’air crevée… Ça va chez toi ?

Je hausse les épaules.

— Comme d’habitude. Ma mère me prend la tête, mon père fait semblant de rien voir…

Il passe un bras autour de mes épaules.

— Viens, on va se poser au bord de l’eau. Mehdi nous rejoint dans dix minutes.

On s’assied sur le muret, les jambes pendantes au-dessus du fleuve. Les péniches passent lentement, indifférentes à nos vies minuscules. Thomas allume une cigarette et me la tend. J’hésite puis accepte — c’est idiot, mais ça me donne l’impression d’être adulte.

— Tu comptes faire quoi après les examens ? demande-t-il soudain.

La question me prend de court. Je n’en sais rien. Ici, tout semble écrit d’avance : finir l’école à Saint-Servais, trouver un boulot à la FN ou chez ArcelorMittal comme mes parents, se marier jeune… Mais moi, je rêve de Bruxelles, de théâtre, d’écrire des histoires qui comptent.

— J’aimerais partir d’ici…

Thomas me regarde sans rien dire. Il sait. Lui aussi rêve d’ailleurs mais il ne le dit jamais à voix haute.

Mehdi arrive en courant, essoufflé.

— Désolé ! Mon vieux m’a encore pris la tête avec ses histoires de boulot…

On rit tous les trois, mais au fond on sait que nos vies sont pareilles : des parents fatigués par le travail, des rêves trop grands pour une ville trop petite.

Le soir tombe vite sur Liège. Je rentre à la maison à reculons. La lumière est allumée dans la cuisine ; ma mère m’attend, les bras croisés.

— Où étais-tu ?

Je mens encore :

— Chez Julie… On a bossé toute l’après-midi.

Elle me regarde longtemps sans rien dire. Puis elle soupire et se détourne.

— Ton père ne rentrera pas ce soir. Il a… du travail.

Je sens la colère monter en moi.

— Du travail ? Ou il va encore boire des bières avec ses potes au Standard ?

Ma mère se fige. Ses yeux brillent d’une lueur étrange — tristesse ou rage ?

— Tu ne comprends rien…

Je monte dans ma chambre en claquant la porte. Je m’effondre sur mon lit, les larmes aux yeux. Pourquoi tout est si compliqué ici ? Pourquoi on ne peut pas juste s’aimer sans se déchirer ?

Les jours passent et se ressemblent. Les disputes avec ma mère deviennent plus fréquentes ; mon père s’éloigne chaque jour un peu plus. Un soir, il ne rentre pas du tout. Ma mère tourne en rond dans le salon, téléphone à la main.

— Il répond pas… Il répond jamais…

Je n’ose pas lui dire que je l’ai vu l’après-midi même sur la place Saint-Lambert avec une femme blonde que je ne connais pas. Je garde ce secret pour moi — un poids de plus sur mes épaules déjà lourdes.

À l’école, je décroche peu à peu. Les profs s’inquiètent ; Madame Delvaux m’arrête dans le couloir.

— Aurélie, tu veux parler ? Tu sembles ailleurs ces temps-ci…

Je secoue la tête. Parler ne sert à rien ici ; personne n’écoute vraiment.

Un soir de mai, tout explose. Ma mère découvre un message sur le téléphone de mon père — un rendez-vous avec « Sophie ». Elle hurle, pleure, jette des assiettes contre le mur. Je reste figée dans l’escalier, incapable de bouger.

Mon père claque la porte et disparaît dans la nuit liégeoise.

Les semaines suivantes sont un enfer. Ma mère ne sort plus du lit ; je dois tout gérer : les courses chez Delhaize, les factures qui s’accumulent sur la table du salon, mon petit frère Louis qui ne comprend rien mais sent que tout va mal.

Un jour, je craque devant Thomas et Mehdi.

— J’en peux plus… J’ai l’impression d’étouffer ici !

Thomas me prend dans ses bras sans rien dire. Mehdi propose qu’on parte tous ensemble à Bruxelles cet été — changer d’air, voir autre chose.

Mais comment partir quand on a une famille en miettes ? Quand on doit veiller sur un petit frère et une mère brisée ?

L’été arrive enfin mais rien ne s’arrange. Mon père revient parfois pour prendre quelques affaires ; il évite mon regard. Ma mère maigrit à vue d’œil ; elle refuse toute aide.

Un soir d’orage, je descends dans la cuisine et la trouve assise dans le noir, une bouteille de peket vide devant elle.

— Maman…

Elle relève la tête ; ses yeux sont rouges.

— Pourquoi il est parti ? Qu’est-ce que j’ai fait de mal ?

Je m’assieds près d’elle et prends sa main dans la mienne.

— Ce n’est pas ta faute… C’est juste… la vie ici… c’est dur pour tout le monde.

Elle pleure longtemps contre mon épaule. Pour la première fois depuis des mois, je me sens utile — même si je suis épuisée.

À la rentrée de septembre, je décide de changer quelque chose : je m’inscris au théâtre du quartier Outremeuse. Là-bas, je découvre une autre famille — des gens qui écoutent vraiment, qui partagent leurs histoires sans juger.

Peu à peu, je reprends goût à la vie. Ma mère trouve un petit boulot chez Colruyt ; mon frère rit à nouveau. Mon père reste absent mais j’apprends à vivre sans lui.

Un soir après une répétition, Thomas m’attend dehors sous la pluie fine de Liège.

— T’as changé… T’as l’air plus forte maintenant.

Je souris tristement.

— Peut-être… Ou alors j’ai juste appris à survivre ici.

Il me prend la main et on marche ensemble jusqu’au pont Kennedy où tout a commencé.

Parfois je me demande : est-ce qu’on peut vraiment s’en sortir quand tout s’effondre autour de nous ? Est-ce que nos rêves ont encore une place dans cette Belgique fatiguée ? Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?