Ce que j’ai découvert en lui après dix ans

— Tu vas vraiment y aller, Sophie ? Tu sais bien que tout le monde va te regarder comme si tu étais une étrangère.

La voix de ma mère résonne dans le couloir, alors que je ferme la porte de la salle de bain à clé. Je me regarde dans le miroir, les mains tremblantes. Dix ans. Dix ans que je n’ai pas remis les pieds dans cette école de Namur, dix ans que je n’ai pas revu Arnaud. Mon cœur bat trop fort, comme si chaque battement me ramenait à mes seize ans.

Je sors sans répondre. Papa est déjà devant la télé, une Jupiler à la main. Il ne lève même pas les yeux quand je passe. « Bonne soirée », marmonne-t-il. Je sens la tension dans l’air, cette tension qui ne m’a jamais quittée depuis que j’ai quitté la maison pour Bruxelles.

Le taxi m’attend devant la maison en briques rouges. La pluie tombe fine, typique d’un mois de septembre wallon. Je monte à l’arrière, mon sac serré contre moi. Le chauffeur me lance un regard dans le rétroviseur :

— On va où ?
— À l’école communale de Saint-Servais.

Il hoche la tête et démarre. Je regarde défiler les rues familières, chaque façade me rappelant un souvenir : la boulangerie où on achetait des couques au chocolat avant les cours, le vieux terrain de foot où Arnaud m’avait embrassée pour la première fois.

À l’école, tout est pareil et tout a changé. Les murs sentent toujours la craie et le vieux bois, mais il y a des affiches modernes sur le harcèlement scolaire et l’écologie. Dans la salle de classe, ils sont presque tous là : Julie, qui a trois enfants et un mari routier ; Mehdi, qui travaille à la SNCB ; Claire, qui a repris la ferme familiale après le décès de son père.

Mais c’est Arnaud que je cherche du regard. Et soudain, il est là. Plus grand, plus mince, les cheveux coupés courts. Il porte une chemise repassée, ce qui me fait sourire — il détestait repasser. Il me voit et s’approche.

— Sophie…

Sa voix est plus grave qu’avant. Il me prend dans ses bras, brièvement, mais je sens son odeur familière de savon et de tabac froid.

— Ça fait longtemps…
— Dix ans, dis-je en souriant.

On s’assied côte à côte. Les autres parlent fort, rient, se racontent leurs vies. Mais entre Arnaud et moi, il y a ce silence lourd de tout ce qu’on ne s’est jamais dit.

— Tu es revenue vivre ici ?
— Non… Je suis à Bruxelles maintenant. Je travaille dans une agence de communication.
— Ah…

Il baisse les yeux. Je sens qu’il veut dire quelque chose d’important mais n’ose pas. Alors je prends une gorgée de vin blanc tiède et je lance :

— Et toi ? Tu fais quoi ?
— J’ai repris la boucherie de mon père… Mais ça ne marche pas fort. Les gens vont tous au Delhaize maintenant.

Il rit jaune. Je vois la fatigue sur son visage, les cernes sous ses yeux.

La soirée avance. On évoque les profs d’avant, les blagues idiotes dans la cour de récréation, le bal de fin d’année où Arnaud m’avait laissée tomber pour danser avec Aurélie.

— Tu te souviens ?
— Comment oublier ?

Il y a un silence gênant. Puis il se penche vers moi :

— Sophie… J’ai quelque chose à te dire.

Mon cœur s’arrête. Je sens que c’est grave.

— Après le bal… J’ai voulu t’appeler. Mais ma mère était malade… Le cancer. J’ai dû tout laisser tomber pour m’occuper d’elle et de mon petit frère. Je n’ai jamais eu le courage de t’expliquer.

Je reste sans voix. Je me souviens des rumeurs à l’époque, mais personne ne savait vraiment ce qui se passait chez lui.

— Pourquoi tu ne m’as rien dit ?
— J’avais honte… Et puis tu es partie à Bruxelles. J’ai cru que tu m’avais oubliée.

Je sens les larmes monter. Tout ce temps, j’ai cru qu’il m’avait trahie, alors qu’il se noyait dans ses propres problèmes.

La soirée se termine trop vite. Les autres partent par petits groupes, en riant encore des souvenirs d’enfance. Arnaud et moi restons seuls dans la cour déserte.

— Tu sais… J’ai souvent pensé à toi, murmure-t-il.
— Moi aussi.

Il me prend la main. Sa paume est rêche, chaude.

— Tu es heureuse à Bruxelles ?
Je ne sais pas quoi répondre. Mon boulot me stresse, je vis seule dans un studio minuscule à Etterbeek, mes parents ne comprennent pas ma vie citadine.

— Pas vraiment…

Il sourit tristement.

— Moi non plus ici…

Le vent souffle fort dans les arbres du jardin d’enfants. Je frissonne.

— Tu crois qu’on pourrait… recommencer ?
Sa question me prend au dépourvu. Dix ans ont passé, nous sommes des étrangers avec des souvenirs communs.

— Je ne sais pas…

Il s’approche et m’embrasse doucement sur le front.

— Prends ton temps.

Je rentre chez mes parents à pied sous la pluie fine. Ma mère m’attend derrière la fenêtre du salon.

— Alors ? Il était là ?
Je hoche la tête sans répondre.
Elle soupire :
— Tu sais bien que ce garçon n’a jamais été fait pour toi…
Je monte dans ma chambre d’adolescente, intacte depuis mon départ : posters de Stromae sur les murs, peluches sur le lit. Je m’allonge et regarde le plafond jauni par le temps.
Pourquoi nos vies prennent-elles toujours des chemins si différents de ceux qu’on avait rêvés ? Est-ce qu’on peut vraiment réparer ce qui a été brisé si longtemps ?