Entre Deux Mondes : Un Souper de Trop
— Encore des boulets à la liégeoise ? Tu te fous de moi, maman ?
J’ai claqué la porte de la cuisine, le cœur battant. Ma mère, Francine, s’est figée, la cuillère en bois suspendue au-dessus de la casserole. Mon père, Luc, a levé les yeux de son journal, l’air fatigué.
— Qu’est-ce que tu veux que je fasse d’autre ? On n’est pas au resto ici !
J’ai senti la colère monter, cette vieille rancœur qui me serre la gorge depuis des années. J’ai 28 ans, je vis encore chez mes parents à Namur parce que je n’ai pas trouvé de boulot stable depuis la fin de mes études à l’UNamur. Et chaque soir, c’est la même rengaine : on mange en silence, on évite les sujets qui fâchent, on fait semblant que tout va bien.
Mais ce soir-là, je n’en pouvais plus.
— Tu pourrais au moins essayer de changer un peu ! On n’est pas obligés de manger la même chose chaque semaine !
Mon père a soupiré.
— Arrête un peu, Thomas. Tu crois qu’on a les moyens d’acheter du saumon tous les jours ?
La voix de ma sœur, Julie, a retenti du couloir.
— Vous allez encore vous engueuler pour des conneries ? J’ai un examen demain !
J’ai jeté un regard noir à mon père. Il a replongé dans son journal. Ma mère a reposé la cuillère et s’est essuyé les mains sur son tablier.
— Si t’es pas content, tu peux cuisiner toi-même.
J’ai attrapé mon manteau et claqué la porte d’entrée derrière moi. Dehors, il pleuvait. La Meuse charriait des eaux boueuses sous le pont des Ardennes. J’ai marché sans but dans les rues humides de Namur, croisant des étudiants qui riaient sous les lampadaires, des familles qui rentraient chez elles après le marché du samedi.
Je me suis arrêté devant le Delhaize du coin. J’avais envie de tout envoyer valser : ma famille, cette ville trop petite, cette vie qui ne voulait pas démarrer. J’ai sorti mon téléphone et appelé mon meilleur pote, Benoît.
— T’es où ?
— Chez moi. Pourquoi ?
— J’en peux plus. Je peux passer ?
Il a hésité un instant.
— Ouais, viens. Mais c’est pas top ici non plus…
J’ai traversé la ville jusqu’à son kot près de l’université. Benoît vivait dans une chambre minuscule avec vue sur le parking. Il m’a accueilli avec un sourire triste.
— T’as pas l’air en forme…
Je me suis effondré sur son lit.
— J’en ai marre de tout. Ma mère me gave avec ses boulets, mon père fait comme si j’existais pas, Julie me prend pour un boulet…
Benoît a sorti deux bières du frigo.
— Santé à la galère wallonne !
On a ri, mais c’était un rire amer. Lui aussi galérait : il bossait à mi-temps dans une sandwicherie pour payer ses études et son loyer. On s’est raconté nos misères : les entretiens d’embauche qui ne mènent à rien, les factures qui s’accumulent, les rêves qui s’effritent.
— Tu sais ce que je ferais à ta place ? m’a dit Benoît en allumant une clope. Je partirais à Bruxelles. Ici, on tourne en rond.
J’ai haussé les épaules.
— Pour faire quoi ? Dormir sous un pont ?
Il a souri tristement.
— Au moins tu serais libre.
Je suis rentré tard cette nuit-là. La maison était plongée dans le noir. J’ai entendu ma mère pleurer dans la cuisine. J’ai hésité à entrer, puis j’ai filé dans ma chambre.
Le lendemain matin, elle m’attendait avec une assiette de tartines et du café.
— Je suis désolée pour hier…
J’ai baissé les yeux.
— Moi aussi…
Elle a posé sa main sur la mienne.
— Tu sais, c’est pas facile pour nous non plus. Ton père a perdu son boulot à l’usine il y a deux ans. On fait ce qu’on peut…
Je n’avais jamais entendu ma mère parler comme ça. D’habitude, elle encaissait tout sans rien dire.
— Pourquoi tu ne m’as rien dit ?
Elle a haussé les épaules.
— On voulait pas t’inquiéter…
J’ai repensé à tous ces soirs où je lui reprochais ses repas monotones alors qu’elle se battait pour joindre les deux bouts.
Le soir même, j’ai proposé de cuisiner. Mon père est resté silencieux pendant tout le repas. Julie a fait la moue devant mes pâtes trop salées. Mais j’ai senti que quelque chose avait changé.
Les semaines ont passé. J’ai trouvé un petit boulot chez Colruyt comme caissier. Ce n’était pas le rêve, mais c’était un début. J’ai commencé à mettre de l’argent de côté pour partir à Bruxelles comme Benoît me l’avait conseillé.
Un soir d’automne, alors que je rentrais du travail sous une pluie battante, j’ai trouvé mon père assis dans le salon, une lettre froissée à la main.
— C’est quoi ça ?
Il m’a tendu la lettre sans un mot. C’était une convocation du CPAS : il devait justifier ses allocations chômage.
— Ils veulent couper mes aides si je trouve pas un boulot d’ici trois mois…
Il avait l’air brisé. Pour la première fois de ma vie, j’ai vu mon père pleurer.
— On va s’en sortir, papa…
Mais au fond de moi, je n’y croyais pas vraiment.
Cette nuit-là, j’ai fait un rêve étrange : j’étais sur le pont des Ardennes, face à la Meuse en crue. Ma famille était de l’autre côté du fleuve et m’appelait à l’aide. Mais je n’arrivais pas à traverser : l’eau montait, emportant tout sur son passage.
Je me suis réveillé en sueur. J’ai compris que je ne pouvais plus fuir mes problèmes en rejetant la faute sur les autres. J’ai décidé d’aider mon père à chercher du travail. On a refait son CV ensemble, on a envoyé des candidatures partout : chez FN Herstal, chez Delhaize, même chez TEC pour devenir chauffeur de bus.
Les mois ont passé. Mon père a fini par décrocher un contrat d’intérim dans une entreprise de nettoyage industriel à Seraing. Ce n’était pas brillant, mais il retrouvait un peu de dignité.
Un soir d’hiver, alors que la neige tombait sur Namur et que la maison sentait le stoemp aux carottes, on s’est retrouvés tous les quatre autour de la table. Pour la première fois depuis longtemps, on a ri ensemble en partageant des souvenirs d’enfance et des rêves pour l’avenir.
Julie a annoncé qu’elle avait réussi ses examens et qu’elle voulait partir étudier à Louvain-la-Neuve. Ma mère a souri en versant du vin dans nos verres ébréchés.
J’ai regardé ma famille et j’ai compris que malgré toutes nos galères, on tenait debout parce qu’on était ensemble.
Aujourd’hui encore, quand je repense à cette période sombre de ma vie, je me demande : combien de familles wallonnes vivent ce même drame silencieux chaque soir autour d’un repas trop simple ? Et vous, qu’est-ce qui vous aide à tenir bon quand tout semble perdu ?