Entre Deux Mondes : Le Poids de la Déception d’une Mère
« Tu ne viens pas ce dimanche non plus ? »
La voix de ma mère tremble à travers le combiné. Je ferme les yeux, le portable serré contre mon oreille, et je sens déjà la boule dans mon ventre grossir. Je suis assise dans le train qui me ramène de Bruxelles à Namur, mais ce soir-là, je ne vais pas chez elle. Je rentre chez moi, chez moi avec mes enfants, mon mari, mes lessives en retard et mes mails professionnels qui s’accumulent.
« Maman… Je suis désolée, mais tu sais, avec les enfants malades cette semaine et le boulot… »
Elle soupire. Ce soupir-là, je le connais par cœur. Il est lourd de tout ce qu’elle ne dit pas. Depuis que papa est parti, il y a trois ans, elle vit seule dans la maison de Floreffe. Mes frères, Benoît et Laurent, sont aussi pris par leur vie. Mais c’est vers moi qu’elle se tourne toujours. L’aînée. Celle qui doit tenir la promesse silencieuse de ne jamais laisser maman seule.
« Je comprends », dit-elle enfin. Mais je sais qu’elle ne comprend pas vraiment. Ou plutôt, elle comprend trop bien : que je ne viendrai pas, encore une fois.
Je raccroche, et je me sens minuscule. J’ai trente-huit ans, deux enfants, un boulot à responsabilités dans une boîte d’assurance à Bruxelles, un mari qui travaille en horaires décalés à l’hôpital d’Yvoir. Et pourtant, devant la tristesse de ma mère, je redeviens une gamine prise en faute.
Le lendemain matin, alors que je prépare les tartines pour les enfants, mon mari Philippe me lance :
« Tu as encore mal dormi ? »
Je hausse les épaules. « C’est maman… Elle m’a encore fait comprendre qu’elle se sent seule. »
Il pose sa main sur la mienne. « Tu fais déjà tout ce que tu peux. Tu ne peux pas être partout. »
Mais cette phrase-là ne me console pas. Parce que je sais que maman attend plus. Toujours plus.
Le samedi suivant, Benoît m’appelle :
« Tu vas chez maman demain ? »
Je ris jaune. « Non, toi ? »
Il soupire à son tour. « J’ai match avec les petits… Et puis tu sais bien, Marie n’aime pas trop aller là-bas. Elle trouve que maman est trop envahissante. »
On se tait tous les deux. On sait qu’on se refile la patate chaude de semaine en semaine.
Le dimanche matin, alors que je bois mon café devant la fenêtre embuée par la pluie wallonne, je reçois un message de maman :
« Je comprends que vous ayez vos vies… Mais parfois j’aimerais juste entendre vos voix. »
Je sens les larmes monter. Je me revois petite fille, courant dans le jardin de Floreffe avec mes frères, maman qui nous appelait pour goûter avec ses gaufres maison. Aujourd’hui, c’est moi qui n’ai plus le temps.
À midi, je prends mon courage à deux mains et j’appelle Laurent.
« On fait quoi ? On laisse maman toute seule encore longtemps ? »
Il soupire (décidément, on ne fait que ça dans cette famille). « On pourrait organiser un truc tous ensemble… Mais tu sais bien que ça finit toujours en dispute entre Benoît et moi. »
C’est vrai. Depuis la succession de papa, rien n’est plus pareil entre eux. Les histoires d’argent ont tout abîmé.
Je propose : « Et si on faisait une visio tous ensemble ce soir ? Juste pour parler ? »
Laurent hésite puis accepte.
Le soir venu, on se connecte tous sur WhatsApp : maman, Benoît avec ses enfants qui crient derrière lui, Laurent depuis son salon à Liège, et moi avec mes deux monstres sur les genoux.
Maman sourit mais ses yeux brillent trop fort pour être honnêtes.
« Vous me manquez », dit-elle simplement.
Benoît tente une blague sur le Standard qui a encore perdu, Laurent ricane mais l’ambiance reste lourde.
Après l’appel, maman m’envoie un message privé :
« Merci ma chérie d’avoir organisé ça… Mais tu sais, ce n’est pas pareil que de vous avoir près de moi. »
Je pose le téléphone et j’ai envie de hurler.
Pourquoi est-ce qu’on ne parle jamais franchement dans cette famille ? Pourquoi est-ce que c’est toujours moi qui dois porter le poids du bonheur des autres ?
Quelques jours plus tard, alors que je sors du boulot sous une pluie battante sur l’avenue Louise, je croise par hasard Madame Dubois, la voisine de maman.
« Sophie ! Votre maman n’a pas l’air bien ces temps-ci… Elle me dit qu’elle se sent très seule depuis quelque temps. »
La honte me submerge. Même les voisins savent que je ne suis pas assez présente.
Le soir-même, je décide d’aller voir maman sans prévenir. J’arrive devant la maison de mon enfance ; tout est pareil et tout a changé. Elle ouvre la porte en peignoir, surprise mais heureuse.
On s’assied dans la cuisine qui sent encore le café froid et les souvenirs d’enfance.
« Maman… Je suis désolée si tu te sens abandonnée… Mais tu sais, ma vie est compliquée aussi. J’ai besoin que tu comprennes que je t’aime même si je ne suis pas là tout le temps. »
Elle baisse les yeux.
« Je sais bien… Mais depuis que papa est parti… Je n’ai plus personne à qui parler vraiment. Et puis vous êtes tous partis… »
Je prends sa main dans la mienne.
« On n’est jamais partis vraiment… Mais il faut que tu acceptes qu’on a grandi… Qu’on a nos vies aussi… »
Elle pleure doucement.
Je reste là longtemps à la regarder pleurer en silence. Je comprends sa douleur mais je sens aussi la mienne : celle d’être toujours prise entre deux mondes – celui où je suis encore sa petite fille et celui où je dois être mère à mon tour.
En rentrant chez moi ce soir-là, je me demande : est-ce qu’on peut vraiment rendre nos parents heureux sans s’oublier soi-même ? Est-ce qu’il faut choisir entre sa propre vie et celle qu’on doit à ceux qui nous ont tout donné ? Qu’en pensez-vous ?