Fuir Charleroi : L’histoire de mon départ et de mes chaînes invisibles

— Tu n’es qu’une ingrate, Justine ! hurle ma mère depuis le palier, sa voix résonnant dans la cage d’escalier sombre de notre immeuble à Marchienne-au-Pont. — Et surtout, ne reviens pas pleurer quand il t’aura laissée !

Je serre la poignée de ma vieille valise bleue, celle que papa avait ramenée de Liège avant de disparaître. J’ai vingt-deux ans, le cœur battant à m’en faire mal, et je descends les marches sans me retourner. Les mots de maman me poursuivent comme des corbeaux : « Tu n’es rien sans moi. »

Dehors, l’air sent la pluie et le charbon. Je traverse la place, les pavés humides sous mes baskets. J’entends encore la porte claquer derrière moi. Je me répète : « C’est fini, Justine. Tu pars. » Mais pourquoi ai-je l’impression d’étouffer ?

Je rejoins Vincent devant la gare. Il m’attend, nerveux, les mains dans les poches de sa veste du Standard. Il ne dit rien, il sait que j’ai pleuré. Il sait aussi que je n’ai pas d’autre choix. On monte dans sa vieille Opel Corsa, direction Namur, loin de Charleroi, loin de maman.

— Ça va aller ? demande-t-il doucement.

Je hoche la tête, incapable de parler. Je regarde le paysage défiler : les terrils noirs, les maisons en briques rouges, les usines abandonnées. Tout ce que j’ai connu, tout ce que je fuis.

Chez Vincent, c’est petit mais propre. Sa mère, Madame Dupuis, m’accueille avec un sourire gêné. Elle sait tout — ou presque. Elle me tend une tasse de café et me dit :

— Tu es chez toi ici, Justine.

Mais je sens bien que je dérange. Je prends une douche, je m’enferme dans la petite chambre d’amis et j’écoute le silence. Je pense à mon frère, Thomas, resté avec maman. Il a quinze ans et il encaisse tout sans broncher. Je me demande s’il me déteste maintenant.

Les jours passent. Vincent travaille à l’usine de Floreffe ; moi je cherche du boulot. J’enchaîne les CV dans les boulangeries, les Delhaize, même chez Quick. Personne ne rappelle. Je me sens inutile.

Un soir, alors que Vincent rentre tard, sa mère frappe à ma porte.

— Tu comptes rester longtemps ici ?

Je sens la colère monter.

— Je ne sais pas… Je cherche du travail…

— Tu sais, Vincent a ses projets… Et puis ta mère a appelé.

Je blêmis.

— Qu’est-ce qu’elle a dit ?

— Que tu avais volé de l’argent avant de partir.

Je ris nerveusement.

— C’est faux ! Elle ment !

Madame Dupuis hausse les épaules.

— Ce n’est pas mes affaires… Mais tu devrais régler ça avec elle.

Je ferme la porte doucement et m’effondre sur le lit. Pourquoi tout le monde croit toujours ma mère ? Pourquoi personne ne voit ce qu’elle est vraiment ?

Le lendemain matin, je reçois un message de Thomas : « Maman est folle furieuse. Elle a jeté tes affaires par la fenêtre. »

Je pleure longtemps. Vincent essaie de me consoler mais il ne comprend pas. Il n’a jamais eu à se battre pour respirer chez lui.

Un dimanche, alors que je traîne au marché de Namur pour tuer le temps, je croise mon ancienne prof de français du secondaire, Madame Lemaire.

— Justine ? Mon Dieu, tu as changé ! Qu’est-ce que tu fais ici ?

Je bredouille une excuse mais elle insiste pour qu’on prenne un café.

— Tu écrivais si bien… Tu te souviens du concours de poésie ?

Je souris tristement.

— C’était avant… Maintenant je n’écris plus.

Elle pose sa main sur la mienne.

— Tu devrais recommencer. Parfois écrire c’est survivre.

Je rentre chez Vincent avec un carnet acheté au Carrefour Express. Je commence à écrire tout ce que je n’ose pas dire : la peur, la honte, la colère contre maman qui m’a traitée de « traînée » devant tout l’immeuble parce que j’aimais un garçon qui n’était pas « assez bien » pour elle ; la tristesse d’avoir perdu mon père sans jamais comprendre pourquoi il est parti ; l’envie d’exister autrement que dans le regard des autres.

Les semaines passent et je trouve enfin un petit boulot dans une librairie du centre-ville. Ce n’est pas grand-chose mais ça me donne une raison de sortir du lit le matin. Vincent est fier de moi mais il commence à s’impatienter :

— Tu comptes retourner voir ta mère un jour ?

Je secoue la tête.

— Elle ne veut plus entendre parler de moi.

Il soupire.

— Tu sais… Ma mère trouve que tu prends trop de place ici…

Je comprends le message. Je commence à chercher un kot à louer mais tout est trop cher pour moi seule. Je me sens prise au piège.

Un soir d’octobre, alors que la pluie frappe contre la fenêtre et que Vincent est sorti boire avec ses potes du foot, je reçois un appel de Thomas.

— Justine… Maman est à l’hôpital. Elle a fait un malaise.

Mon cœur s’arrête.

— Quoi ?! C’est grave ?

— Je sais pas… Elle demande après toi…

Je raccroche et je reste là, paralysée par la peur et la colère mêlées. Est-ce que je dois y aller ? Est-ce qu’on peut vraiment pardonner à quelqu’un qui vous a détruit ?

Finalement, j’y vais. Dans le train vers Charleroi, je regarde mon reflet dans la vitre : cernes sous les yeux, visage fermé. J’ai peur d’affronter maman mais aussi peur de ne jamais comprendre pourquoi elle m’a tant haïe.

À l’hôpital Marie Curie, Thomas m’attend devant la chambre 214. Il a grandi en quelques mois ; il me serre fort dans ses bras.

— Elle t’attend…

J’entre dans la chambre. Maman est là, pâle et amaigrie sous les draps blancs. Elle détourne les yeux quand elle me voit.

— Pourquoi t’es venue ?

Sa voix est rauque mais elle tremble un peu.

— Parce que tu es ma mère…

Un silence lourd s’installe. Puis elle murmure :

— J’ai eu peur que tu partes comme ton père… Que tu m’oublies…

Je sens mes larmes couler malgré moi.

— Mais tu m’as chassée… Tu m’as insultée devant tout le monde…

Elle ferme les yeux.

— Je voulais te protéger… Le monde est dur ici… J’ai eu tort…

Je ne sais pas si je peux lui pardonner mais je comprends enfin qu’elle aussi était prisonnière — de ses peurs, de ses regrets, de cette ville qui broie les rêves des femmes comme nous.

Quand je ressors de l’hôpital ce soir-là, il pleut encore sur Charleroi. Mais pour la première fois depuis longtemps, j’ai l’impression d’avoir brisé une chaîne invisible.

Est-ce qu’on peut vraiment se libérer du passé ? Ou bien traînons-nous toujours nos blessures comme des valises trop lourdes ?