La joie perdue. Histoire d’une vie wallonne
— Tu crois que je peux continuer comme ça, maman ? Tu crois que je peux encore tenir ?
Ma voix tremblait, presque étranglée par la colère et la fatigue. Maman ne répondit pas tout de suite. Elle essuyait la table de la cuisine, le regard perdu dans le vide, comme si elle n’entendait pas. Mais je savais qu’elle entendait tout. Dans notre petite maison à Seraing, les murs étaient trop fins pour cacher les cris, les pleurs ou même les silences.
— Aurore, tu sais bien que c’est pas facile pour personne…
Sa voix était lasse, usée par les années à courir après des boulots précaires et à compter les centimes pour finir le mois. Je sentais monter en moi une rage sourde, celle qui naît quand on a l’impression d’être invisible même chez soi.
Je me suis approchée de la fenêtre. Dehors, la pluie tombait sur le jardin en friche. Les feuilles mortes collaient aux carreaux. J’avais 27 ans et l’impression d’être déjà vieille. Mon frère, Quentin, était parti à Liège pour ses études, laissant derrière lui le chaos familial. Moi, j’étais restée. Pour maman, pour mon petit frère Simon, pour ne pas laisser la maison s’effondrer.
Mais ce soir-là, je n’en pouvais plus.
— Tu sais ce que c’est de rentrer du boulot et de trouver Simon en train de pleurer parce qu’il n’a pas de quoi s’acheter un sandwich à l’école ? Tu sais ce que c’est de devoir choisir entre payer l’électricité ou remplir le frigo ?
Maman a posé l’éponge et s’est tournée vers moi. Ses yeux étaient rouges, fatigués.
— Tu crois que je dors la nuit ? Tu crois que j’ai pas honte ?
Son aveu m’a coupé le souffle. Je me suis sentie coupable aussitôt. Mais la colère était plus forte que tout.
— On n’a jamais eu de chance dans cette famille ! Papa est parti, Quentin s’en fout de nous, et moi… moi je suis coincée ici !
Un silence lourd est tombé sur la cuisine. J’entendais le tic-tac de l’horloge et le bruit de la pluie sur le toit. Simon est entré sans bruit, traînant son cartable trop lourd pour ses épaules maigres.
— Aurore… tu peux m’aider pour mes devoirs ?
Sa voix était si douce que j’ai senti mes yeux se remplir de larmes. J’ai hoché la tête sans rien dire et je me suis assise à côté de lui. Pendant qu’il écrivait laborieusement ses conjugaisons, je repensais à mon propre parcours : le CESS décroché avec peine, les petits boulots mal payés — caissière au Delhaize, serveuse dans un snack à Jemeppe, puis intérimaire dans une usine où l’on me traitait comme un numéro.
Le soir venu, j’ai rejoint ma chambre mansardée. J’ai ouvert mon téléphone : trois messages non lus de Quentin.
« Aurore, tu pourrais envoyer 50 euros pour le loyer ? »
« Désolé, mais j’ai eu des frais imprévus… »
« Tu comprends, hein ? »
J’ai eu envie de hurler. Lui, il vivait dans un kot à Liège, sortait avec ses amis étudiants, découvrait la liberté. Moi, j’étais prisonnière d’une vie qui n’était pas la mienne.
Le lendemain matin, j’ai croisé madame Dupuis sur le trottoir. Elle promenait son chien et m’a lancé un sourire compatissant.
— Toujours courageuse, Aurore ! Tu tiens bien la maison depuis que ton père est parti…
Je n’ai rien répondu. Les gens du quartier savaient tout ou croyaient tout savoir. Ils murmuraient sur notre famille : « Les Lefèvre ? Toujours des problèmes… »
Au travail, c’était pareil. Mon chef au Delhaize me regardait avec pitié quand je demandais des heures supplémentaires.
— Tu sais Aurore, on ne peut pas faire de miracle…
J’ai serré les dents et continué à scanner les articles des clients pressés. Certains me lançaient un « bon courage », d’autres détournaient les yeux quand ils voyaient mon badge usé.
Un soir, alors que je rentrais sous la pluie battante, j’ai croisé Quentin devant la maison. Il avait l’air fatigué mais heureux.
— Salut soeurette !
Il m’a prise dans ses bras comme si tout allait bien. Mais je n’ai pas pu m’empêcher de lui lancer :
— T’as besoin d’argent encore ? Ou t’es juste venu voir si on respirait encore ici ?
Il a blêmi.
— C’est pas juste… Je fais ce que je peux !
— Tu fais ce que tu veux surtout ! Moi aussi j’aurais pu partir ! Mais quelqu’un devait rester !
Maman est sortie sur le pas de la porte, inquiète.
— Arrêtez… On n’a pas besoin de ça en plus.
Quentin a baissé les yeux. J’ai senti toute ma rancœur remonter à la surface.
— Tu sais quoi ? J’en ai marre d’être forte pour tout le monde ! J’en ai marre d’être invisible !
Cette nuit-là, je n’ai presque pas dormi. Je me suis demandé ce qui restait de mes rêves d’enfant : devenir institutrice, voyager en Italie, tomber amoureuse d’un garçon du village… Tout semblait si loin maintenant.
Les jours ont passé. Un matin, Simon est rentré de l’école en pleurant :
— Ils se sont moqués de moi parce que j’avais pas les bonnes baskets…
J’ai senti mon cœur se briser. J’ai vidé mon portefeuille : il restait 20 euros. J’ai pris Simon par la main et on est allés au marché aux puces de Saint-Nicolas. On a trouvé une paire de baskets presque neuves pour 10 euros. Simon a souri timidement.
— Merci Aurore…
Ce sourire valait toutes les richesses du monde.
Mais le soir même, maman est rentrée avec une lettre à la main : une mise en demeure pour retard de paiement du gaz.
— On va faire comment ? a-t-elle murmuré.
J’ai pris une grande inspiration.
— On va s’en sortir… On s’en sort toujours.
Mais au fond de moi, je doutais. Jusqu’où pouvait-on tenir avant que tout ne s’écroule ?
Quelques semaines plus tard, alors que l’hiver s’installait et que la maison devenait glaciale faute de chauffage suffisant, Quentin est revenu avec une nouvelle inattendue :
— J’ai trouvé un job étudiant bien payé… Je vais pouvoir aider un peu !
Pour la première fois depuis longtemps, j’ai vu maman sourire vraiment. Simon a sauté dans les bras de Quentin. Moi, j’ai ressenti un mélange étrange de soulagement et d’amertume : pourquoi fallait-il attendre si longtemps pour qu’on se serre enfin les coudes ?
Le soir venu, alors que tout le monde dormait, je me suis assise devant la fenêtre ouverte sur la nuit froide. Les lumières jaunes des maisons voisines brillaient comme des promesses lointaines.
Est-ce qu’on peut vraiment être heureux quand on porte le poids des autres sur ses épaules ? Est-ce qu’un jour j’aurai le droit de penser à moi ?