La jalousie qui me ronge : Mon histoire avec Sophie

— Tu rentres encore tard, Sophie ?

Ma voix tremble à peine, mais je sens déjà la tension s’installer dans la cuisine. Les murs de notre maison à Salzinnes semblent se rapprocher. Sophie pose son sac sur la table, évite mon regard. Elle soupire, lasse.

— André, j’ai eu une réunion au boulot. Tu sais bien que le projet avec la Ville prend tout mon temps.

Je serre la mâchoire. Encore ce projet. Depuis trois mois, tout tourne autour de ça. Les enfants, Lucas et Émilie, sont déjà couchés. Je suis seul avec mes pensées, et elles sont sombres.

Je n’ai jamais été jaloux avant. Mais depuis quelque temps, je sens que quelque chose m’échappe. Sophie n’est plus la même. Elle rit moins avec moi, elle regarde son téléphone en souriant, elle s’absente le week-end pour « des formations ». Je me surprends à fouiller dans ses messages quand elle prend sa douche. Rien de concret, juste des échanges avec ce fameux collègue, Benoît.

Un soir, alors que la pluie tambourine contre les vitres, je craque.

— Tu vois souvent Benoît en dehors du boulot ?

Sophie relève la tête, surprise. Son visage se ferme.

— Tu recommences… Tu ne me fais plus confiance ?

Je voudrais crier que non, que je ne lui fais plus confiance. Mais je me tais. Je me sens minable. J’ai peur de la perdre et cette peur me rend fou.

Les jours passent et ma jalousie devient obsessionnelle. Je surveille ses horaires, je note les minutes où elle rentre. Je deviens un étranger dans ma propre maison. Lucas me regarde parfois avec inquiétude.

— Papa, pourquoi tu cries sur maman ?

Je n’ai pas de réponse. Je m’en veux. Mais je ne peux pas m’arrêter.

Un samedi matin, alors que Sophie prépare le petit-déjeuner, je trouve un message sur son téléphone : « Merci pour hier soir, c’était super ! » signé Benoît. Mon sang ne fait qu’un tour.

— C’était quoi hier soir ?

Sophie pâlit.

— On est allés boire un verre après le boulot… Toute l’équipe était là.

Je n’entends plus rien. Je vois rouge. Je hurle. Les enfants pleurent dans l’escalier. Sophie claque la porte et part.

Je reste seul dans la cuisine, tremblant de rage et de honte. Ma mère m’appelle dans l’après-midi.

— André, tu ne peux pas continuer comme ça… Tu vas tout casser.

Mais comment faire confiance quand tout en moi crie le contraire ?

Les semaines suivantes sont un enfer. Sophie dort sur le canapé. Les enfants évitent la maison. Je perds du poids, je dors mal. Au boulot à la SNCB, mes collègues me trouvent changé.

Un soir, mon frère Philippe vient me voir.

— Tu sais, André… Papa était comme ça avec maman. Il a tout gâché à force de douter d’elle.

Je baisse les yeux. Je me souviens des cris dans la maison de mon enfance à Jambes, des portes qui claquaient, des silences lourds au petit-déjeuner.

Un dimanche matin, Sophie me tend une enveloppe.

— Je vais chez mes parents à Liège avec les enfants pour quelques jours. J’ai besoin de réfléchir.

Je lis la lettre qu’elle a écrite : « Je t’aime encore mais je ne supporte plus ta jalousie. Si tu veux qu’on s’en sorte, il faut que tu changes… »

Je m’effondre sur le carrelage froid de la cuisine. J’ai tout gâché ?

Je passe des jours seul à ruminer. J’appelle un psy à Namur. La première séance est un supplice : parler de mes peurs d’abandon, de mon père violent, de ma propre incapacité à aimer sans posséder.

Sophie revient après une semaine. Elle pose sa valise dans l’entrée sans un mot. Les enfants courent vers moi mais restent prudents.

Le soir venu, nous parlons enfin.

— Je ne t’ai pas trompé, André… Mais tu m’as fait mal avec tes soupçons.

Je pleure comme un enfant devant elle. Elle me prend la main.

— Si tu veux qu’on continue… il faut qu’on se fasse aider tous les deux.

Nous commençons une thérapie de couple à Namur. Ce n’est pas facile : chaque séance ravive les blessures anciennes. Mais peu à peu, j’apprends à lâcher prise.

Un soir d’automne, alors que les feuilles mortes tapissent les rues du quartier Léopold, Sophie me sourit enfin comme avant. Nous allons chercher Lucas au foot ensemble ; Émilie nous attend à la maison avec un dessin : « Papa + Maman = Amour ».

J’aimerais croire que tout est derrière nous mais parfois le doute revient comme une vague sourde.

Est-ce qu’on peut vraiment réparer ce qu’on a brisé ? Est-ce que l’amour suffit face à nos démons intérieurs ?