Une semaine de « repos » : Quand j’ai compris ce que signifie vraiment le congé parental
— Tu verras, Benoît, c’est pas des vacances, hein !
La voix de Sophie résonne encore dans ma tête. Elle me regarde, fatiguée mais déterminée, alors qu’elle boucle sa valise dans notre petit appartement à Liège. Je souris, un peu moqueur, un peu nerveux aussi. Je ne le dis pas à voix haute, mais au fond de moi, je me dis : « Comment ça pourrait être si difficile ? Un bébé, un peu de lessive, quelques repas… »
— T’inquiète, chérie. Profite de ton séminaire à Bruxelles. Je gère !
Elle me lance ce regard — vous savez, celui qui mélange tendresse et pitié. Elle embrasse nos deux enfants, Lucie (3 ans) et Maxime (8 mois), puis moi, et claque la porte. Le silence tombe. Je suis seul avec eux pour une semaine entière.
Le premier matin commence bien. Lucie réclame ses tartines au choco, Maxime babille dans sa chaise haute. J’essaie de préparer le café d’une main et d’ouvrir un yaourt de l’autre. Le yaourt explose sur mon t-shirt. Lucie éclate de rire.
— Papa, t’es tout sale !
Je ris aussi. Ça va être sportif, mais je suis prêt.
Mais dès la première sortie à la crèche, la réalité me rattrape. Maxime hurle dans la poussette, Lucie refuse de mettre son manteau parce qu’il « gratte ». Je transpire déjà alors qu’il fait à peine 8°C dehors. Arrivé devant la crèche communale, je réalise que j’ai oublié le doudou de Maxime. Demi-tour. Les regards des autres parents me pèsent : la plupart sont des mamans, impeccables, qui semblent tout gérer d’une main de maître.
À midi, je tente de préparer des pâtes. Maxime pleure dès que je le pose dans son parc. Lucie veut regarder « Pat’Patrouille » sur la tablette mais la batterie est morte. Je me sens submergé par leurs besoins contradictoires. Je mange froid, debout dans la cuisine.
L’après-midi, je décide d’aller au parc d’Avroy pour « prendre l’air ». Mauvaise idée : Maxime s’endort dans la poussette juste avant d’arriver, Lucie veut faire du toboggan mais il commence à pleuvoir. Je cours sous la pluie avec les deux enfants en hurlant pour attraper le bus TEC qui arrive trop tôt. Je rentre trempé, les enfants aussi.
Le soir venu, je rêve d’un bain chaud et d’un moment tranquille devant la télé. Mais Lucie refuse de dormir sans sa chanson préférée (« Le lion est mort ce soir »), Maxime se réveille toutes les deux heures pour téter son biberon. À minuit, je m’effondre sur le canapé, les yeux brûlants.
Les jours suivants ne sont qu’une succession de petites catastrophes : couches qui débordent dans le Delhaize, rendez-vous chez le pédiatre oublié (et la secrétaire qui me fait sentir comme le pire des pères), lessive qui déteint sur les bodies blancs…
Un soir, ma mère m’appelle :
— Alors mon grand, ça va ?
— Oui oui… enfin… c’est plus dur que je croyais.
— Tu vois… ta Sophie n’exagère pas quand elle dit qu’elle est crevée.
Je sens une boule dans la gorge. J’ai honte d’avoir minimisé tout ça pendant des années.
Le cinquième jour, je craque. Je pleure dans la salle de bain pendant que les enfants jouent dans le salon. J’ai l’impression d’être nul, dépassé par tout. Je pense à mon boulot à l’administration communale : là-bas au moins, j’ai des pauses café et personne ne me vomit dessus.
Le vendredi soir, Lucie tombe malade : fièvre à 39°C. Je panique. J’appelle Sophie en larmes :
— Je n’y arrive plus…
— Respire, Benoît. Tu fais ce que tu peux. Je suis fière de toi.
Sa voix me rassure un peu. Je passe la nuit à surveiller Lucie et à bercer Maxime qui se réveille à cause des pleurs de sa sœur.
Quand Sophie rentre enfin le samedi matin, je suis épuisé mais soulagé. Elle me prend dans ses bras et je fonds en larmes.
— Tu vois… c’est ça mon quotidien.
Je regarde mes enfants jouer sur le tapis du salon et je comprends enfin ce que signifie « repos » quand on est parent à la maison : c’est un luxe rare, un mirage entre deux lessives et trois biberons.
Depuis cette semaine-là, j’aide plus à la maison. J’écoute Sophie sans juger quand elle dit qu’elle est fatiguée. Et surtout, j’ai appris l’humilité.
Est-ce que d’autres pères ont déjà vécu ça ? Pourquoi faut-il parfois toucher le fond pour ouvrir les yeux sur ce que vivent nos proches ?