Après le divorce, sans foyer – et maintenant, la peur de tout recommencer

— Tu vas encore tout gâcher, Sophie, tu le sais bien…

Cette voix dans ma tête ne me laisse aucun répit. Elle me hante depuis ce matin, depuis que j’ai vu la camionnette de l’entrepreneur s’arrêter devant le terrain. Mon terrain. Enfin, après des mois de paperasse, de nuits blanches à calculer chaque centime, de rendez-vous à la banque de Namur où le conseiller me regardait avec ce mélange de pitié et d’incrédulité : « Vous êtes sûre de vouloir faire ça toute seule, madame Delvaux ? »

Je serre la clé dans ma main. Elle ne sert encore à rien, la maison n’existe pas. Mais elle est là, promesse d’un avenir que je n’ose pas imaginer.

— Sophie, tu rêves encore ?

La voix de ma mère me ramène à la réalité. Elle est venue m’aider à trier les cartons dans mon minuscule appartement à Jambes. Elle soupire en voyant le désordre.

— Tu crois vraiment que c’est une bonne idée, tout ça ? Tu n’as pas peur de te retrouver encore toute seule ?

Je ravale mes larmes. Je ne veux pas pleurer devant elle. Pas encore. Pas après tout ce qu’elle a déjà vu : mon mariage qui s’effondre, mon ex-mari, Benoît, qui me laisse avec les dettes et la honte. Les voisins qui chuchotent dans l’ascenseur : « Tu as vu Sophie ? Elle a tout perdu… »

— Maman, j’ai besoin d’essayer. Je ne peux pas rester là à attendre que la vie me tombe dessus.

Elle hausse les épaules, résignée. Elle ne comprend pas. Ou peut-être qu’elle comprend trop bien.

Le soir, je m’effondre sur le canapé. Mon téléphone vibre : un message de Thomas.

« Hâte de te voir demain. Tu veux qu’on aille boire un verre au bord de la Meuse ? »

Thomas… Il est arrivé dans ma vie comme un rayon de soleil après l’orage. Un collègue d’une amie, divorcé lui aussi, deux enfants en garde alternée. Il a ce sourire qui rassure et ces mains qui savent écouter. Mais chaque fois qu’il me prend dans ses bras, je sens la panique monter.

Et si je refaisais les mêmes erreurs ? Et si je lui donnais trop ? Ou pas assez ?

Le lendemain, sur la terrasse du petit café près du pont des Ardennes, Thomas me regarde droit dans les yeux.

— Tu es ailleurs, Sophie. Tu veux en parler ?

Je baisse les yeux sur mon verre.

— J’ai peur… Je ne sais pas si je suis prête à recommencer. J’ai perdu tellement de choses…

Il pose sa main sur la mienne.

— On n’est pas obligés d’aller vite. Je comprends ce que tu ressens. Mais tu sais… on a le droit d’être heureux aussi.

Je voudrais le croire. Mais comment faire confiance alors que tout s’est effondré si brutalement ?

Le chantier avance lentement. Chaque soir, je passe devant le terrain en rentrant du boulot à la mutualité sociale. Les ouvriers ont monté les premiers murs. Je prends des photos pour mon dossier – et pour prouver à moi-même que ce n’est pas un rêve.

Un samedi matin, alors que je discute avec l’architecte – un certain Monsieur Lemaire, bourru mais efficace – mon ex-mari débarque sans prévenir.

— Tu fais construire ici ? Sérieusement ?

Benoît ricane, les mains dans les poches de son vieux blouson.

— Avec quel argent ? Tu vas finir ruinée, Sophie…

Je sens la colère monter.

— Ce n’est plus ton problème, Benoît.

Il hausse les épaules et s’éloigne en sifflotant. Mais ses mots restent plantés dans mon cœur comme des échardes.

Le soir même, Thomas m’appelle.

— Je t’ai vue aujourd’hui avec un type… C’était qui ?

Je sens la méfiance dans sa voix. Déjà ? Est-ce que tout doit recommencer comme avant ? Les doutes, les jalousies ?

— C’était Benoît. Il est passé par hasard.

Un silence gênant s’installe.

— Tu veux qu’on en parle ?

Je soupire.

— Non… Pas ce soir.

Je raccroche et je pleure en silence. Pourquoi est-ce si difficile d’avancer ? Pourquoi ai-je l’impression que chaque pas vers l’avenir me ramène vers le passé ?

Les semaines passent. La maison prend forme : trois chambres, une cuisine ouverte sur le salon, une grande baie vitrée qui donne sur le jardin où je rêve déjà de planter des pivoines comme chez mes grands-parents à Ciney.

Mais plus la maison avance, plus mes angoisses grandissent. Ma mère répète :

— Tu devrais attendre avant d’emménager avec Thomas. Tu ne le connais pas vraiment…

Mon frère Pierre débarque un dimanche avec ses enfants pour voir le chantier.

— T’es courageuse, ma sœur ! Mais fais gaffe… Les histoires d’amour après un divorce, c’est jamais simple.

Tout le monde a un avis sur ma vie. Mais personne ne sait ce que c’est que de se réveiller seule dans un appartement froid, sans bruit d’enfants ni odeur de café le matin.

Un soir d’automne, alors que je peins les murs de ce qui sera ma chambre – seule, couverte de taches blanches – Thomas arrive avec une pizza et deux bières.

— J’ai envie d’être là pour toi, Sophie. Même si tu as peur.

Je m’effondre dans ses bras.

— J’ai peur de tout perdre encore… De me tromper… De te faire du mal aussi.

Il me serre fort.

— On va y aller doucement. On va construire quelque chose ensemble… si tu veux bien.

Pour la première fois depuis longtemps, j’ose y croire un peu.

Mais la vie n’est jamais simple. Un soir, alors que je rentre du travail, je trouve une lettre dans ma boîte aux lettres : une convocation au tribunal pour une histoire de pension alimentaire non réglée par Benoît – mais c’est moi qu’on menace de saisir parce que la maison est à mon nom !

Je m’effondre sur le carrelage froid de l’entrée. Je voudrais hurler mais il n’y a personne pour m’entendre.

Le lendemain matin, je vais voir mon avocate à Namur. Elle hausse les sourcils :

— Vous n’avez rien fait de mal, Sophie. Mais il va falloir vous battre encore un peu…

Encore se battre. Toujours se battre.

Thomas m’attend devant la maison en construction quand je reviens.

— Tu veux en parler ?

Je secoue la tête.

— Je suis fatiguée… J’ai l’impression que ça ne s’arrêtera jamais.

Il me prend dans ses bras sans rien dire. Et c’est peut-être ça dont j’avais besoin : quelqu’un qui ne juge pas, qui ne pose pas de questions idiotes.

Quelques mois plus tard, la maison est enfin terminée. Le jour où j’y emménage – seule – il pleut à verse sur Namur. Ma mère pleure en déposant une plante verte dans l’entrée ; Pierre m’aide à monter le lit ; Thomas arrive avec un bouquet de fleurs et un sourire timide.

Le soir venu, alors que tout le monde est parti et que la pluie tambourine sur les vitres neuves, je m’assieds au milieu du salon vide et je regarde autour de moi.

J’ai tout perdu – mais j’ai aussi tout reconstruit.

Est-ce qu’on peut vraiment recommencer sa vie sans traîner ses peurs derrière soi ? Est-ce qu’on peut aimer à nouveau sans avoir peur d’être brisé ? Dites-moi… vous y croyez vous aussi ?