Ils mangent du foie gras, nous on se contente de potée : où est la justice ?
« Ils mangent du foie gras, nous on se contente de potée : où est la justice ? »
Hier soir, alors que je posais la casserole de potée sur la table, la porte d’entrée a claqué. J’ai sursauté, la louche à la main. Les enfants ont levé les yeux de leurs assiettes. C’était mes parents, Paul et Monique, qui rentraient enfin. Il était presque huit heures. J’ai senti la tension dans mes épaules, comme chaque soir depuis des mois.
« Bonsoir… Vous venez manger avec nous ? » ai-je lancé, tentant un sourire qui sonnait faux.
Mon père a à peine levé la tête. Ma mère a esquissé un geste vague. « Non merci, on a déjà prévu quelque chose », a-t-elle marmonné avant de disparaître dans le salon. J’ai entendu le bruit du micro-ondes, puis le tintement de couverts sur de la porcelaine fine. L’odeur de leur repas – quelque chose de riche, de beurré, sûrement encore un plat commandé chez ce traiteur du centre-ville – s’est mêlée à celle de notre potée aux carottes.
J’ai regardé mes deux enfants, Léa et Simon, qui baissaient les yeux. Léa a murmuré : « Maman, pourquoi ils ne veulent jamais manger avec nous ? »
Je n’ai pas su quoi répondre. Comment expliquer à une fillette de huit ans que ses grands-parents préfèrent leur confort à la chaleur d’un repas partagé ? Que depuis que j’ai perdu mon emploi à l’usine Cockerill, je ne suis plus qu’une charge pour eux ?
Je me suis assise lourdement. « Mangez, mes chéris. »
La vérité, c’est que tout a basculé il y a deux ans. Avant, on vivait dans notre petit appartement à Seraing. Ce n’était pas le grand luxe, mais on était heureux. Puis l’usine a fermé. Les indemnités n’ont pas suffi longtemps. J’ai dû accepter l’offre de mes parents : venir habiter chez eux à Liège, « le temps de se retourner ». Mais le temps s’est étiré comme un vieux chewing-gum collé sous une table d’école.
Au début, ils étaient gentils. Ma mère m’aidait avec les enfants, mon père me déposait parfois à des entretiens d’embauche. Mais très vite, les regards se sont faits lourds. Les remarques aussi.
Un soir, alors que je pliais le linge dans la buanderie, j’ai entendu mon père parler à ma mère : « Elle va rester longtemps encore ? On n’est pas l’ONEM ici… »
J’ai eu envie de hurler. Mais j’ai serré les dents. Pour Léa et Simon.
Depuis, tout est devenu source de conflit. La nourriture surtout. Mes parents se font livrer des plats raffinés – blanquette de veau, saumon en croûte – pendant que moi je cuisine des plats simples avec ce que je trouve chez Colruyt ou au CPAS.
Un jour, Simon a demandé s’il pouvait goûter au dessert de ses grands-parents. Mon père a répondu sèchement : « Ce n’est pas pour les enfants. »
J’ai vu les larmes monter aux yeux de mon fils. J’ai eu envie de tout casser.
Les disputes éclatent pour un rien : une lumière laissée allumée, une machine à laver lancée trop tard, un bruit dans le couloir après 22h. Ma mère soupire sans cesse : « On n’a plus notre tranquillité… »
Mais ce qui me fait le plus mal, c’est ce sentiment d’être invisible sous leur toit. Comme si je n’étais plus leur fille mais une étrangère qui dérange.
Un soir d’hiver, alors que la neige tombait sur les toits gris de Liège, j’ai surpris une conversation entre mes parents et leur notaire. Ils parlaient de vendre la maison pour partir vivre en Ardenne.
« Et ta fille ? Et les petits ? » a demandé le notaire.
Mon père a haussé les épaules : « Elle devra bien se débrouiller un jour… »
J’ai senti mon cœur se serrer comme jamais.
J’ai essayé de trouver du travail partout : dans les magasins du centre-ville, comme aide-ménagère chez des voisins, même à l’hôpital du CHU Sart-Tilman. Mais rien. Trop vieille, pas assez diplômée… On me regarde comme une assistée.
Parfois je croise d’anciennes collègues au Delhaize. Elles détournent les yeux ou me lancent des sourires gênés.
Un soir, alors que je préparais des tartines pour le souper – il ne restait plus grand-chose dans le frigo – Léa m’a demandé : « Maman, pourquoi on ne mange jamais comme papi et mamie ? »
Je me suis sentie minuscule.
« Parce qu’on n’a pas les mêmes moyens qu’eux », ai-je répondu doucement.
Elle a réfléchi puis a dit : « Mais c’est pas juste… »
Non, ma chérie. Ce n’est pas juste.
La tension est montée d’un cran le mois dernier quand Simon a renversé un verre d’eau sur le tapis du salon. Mon père est entré dans une colère noire : « Vous ne respectez rien ici ! Ce tapis coûte plus cher que tout ce que tu possèdes ! »
J’ai pris Simon dans mes bras et je suis montée m’enfermer dans notre chambre mansardée.
Cette nuit-là, j’ai pleuré en silence pendant que mes enfants dormaient contre moi.
Je me suis demandé comment on avait pu en arriver là. Comment des parents pouvaient traiter leur propre fille et leurs petits-enfants comme des intrus ?
Il y a quelques jours, j’ai reçu une lettre du CPAS : ils acceptaient enfin ma demande d’aide pour un logement social à Rocourt. Un espoir fragile s’est allumé en moi.
J’ai annoncé la nouvelle à mes parents lors du souper – ou plutôt lors de notre repas séparé dans la cuisine.
« Je vais peut-être avoir un appartement à Rocourt », ai-je dit en essayant de cacher mon émotion.
Mon père n’a rien répondu. Ma mère a juste dit : « Ce sera mieux pour tout le monde… »
Léa et Simon ont sauté dans mes bras : « On va avoir notre maison à nous ? »
Oui, mes amours. Bientôt.
Mais ce soir encore, alors que j’entends mes parents rire devant leur télé avec leurs coupes de champagne et leurs amuse-bouches du traiteur, je me demande : comment peut-on vivre sous le même toit et être aussi loin les uns des autres ?
Est-ce vraiment ça, la famille en Belgique aujourd’hui ? Est-ce qu’on oublie si vite ce que c’est d’aimer et d’aider les siens quand ils tombent ?
Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?