Les Ombres de la Place Sainte-Catherine
— Tu comptes lui dire, ou tu préfères continuer à faire semblant ?
La voix de mon frère Simon fendit l’air saturé de rires et de musique dans le café bondé. J’avais réservé ce coin près de la fenêtre pour mes trente ans, espérant une soirée simple, entouré de ceux qui comptaient. Mais à Namur, même les murs ont des oreilles, et la Place Sainte-Catherine semblait retenir son souffle.
Je serrai ma Leffe entre mes mains moites. Ma mère, assise à ma droite, détourna les yeux vers les guirlandes bleutées qui clignotaient au-dessus du bar. Mon père, stoïque comme toujours, fixait son assiette vide. Ma sœur Laure chipotait nerveusement son gâteau au chocolat.
— Simon, pas ce soir… soufflai-je, la gorge serrée.
Mais il n’en démordait pas. Il avait ce regard sombre, celui qu’il arborait enfant quand il voulait me dénoncer pour une bêtise. Sauf que ce soir, il ne s’agissait pas d’un vol de bonbons ou d’une vitre cassée. C’était bien plus grave.
— Tu crois vraiment qu’on peut continuer comme ça ? lança-t-il, sa voix montant d’un cran. Tu crois que ça va disparaître parce qu’on fait semblant ?
Les conversations autour s’étaient tues. Même le serveur, un jeune gars de Jambes avec un accent traînant, hésita avant de déposer une tournée de bières à la table voisine.
Je sentais le regard de Laure sur moi. Elle savait. Elle avait toujours su. Mais elle n’avait jamais rien dit, par loyauté ou par peur de briser ce qui restait de notre famille.
— Simon… supplia ma mère d’une voix faible. Laisse-le tranquille, c’est son anniversaire.
Mais Simon secoua la tête. Il se leva brusquement, sa chaise raclant le carrelage.
— Non, maman. Ça suffit les secrets !
Il sortit une enveloppe froissée de sa poche et la jeta sur la table devant moi. Je reconnus l’écriture tremblante de mon père.
— Tu veux vraiment qu’on lise ça devant tout le monde ?
Je sentis mon cœur s’arrêter. Je savais ce qu’il y avait dans cette lettre. Je l’avais lue des dizaines de fois en cachette, chaque mot gravé dans ma mémoire comme une brûlure.
« Jakub, tu n’es pas mon fils. »
La phrase résonna dans ma tête comme un glas. J’avais grandi dans cette maison en briques rouges à Salzinnes, persuadé d’être le fils aîné d’André et Marie Delvaux. Mais à seize ans, j’avais surpris une dispute entre mes parents dans la cuisine. J’étais né d’une aventure entre ma mère et un homme polonais venu travailler sur un chantier à Namur dans les années 90. Mon père avait accepté de m’élever comme le sien, mais il ne m’avait jamais vraiment regardé comme il regardait Simon ou Laure.
Simon arracha l’enveloppe et la brandit devant tout le monde.
— Tu veux qu’on continue à vivre dans le mensonge ? Tu veux qu’on fasse comme si rien ne s’était passé ?
Ma mère éclata en sanglots. Mon père se leva lentement, posa une main lourde sur l’épaule de Simon.
— Ça suffit maintenant…
Mais Simon se dégagea.
— Non ! On a tous souffert à cause de vos secrets ! Laure n’ose plus ramener personne à la maison parce qu’elle a peur qu’on découvre nos histoires ! Moi je me suis barré à Bruxelles pour fuir tout ça ! Et Jakub…
Il se tourna vers moi, les yeux brillants de colère et de tristesse.
— Toi tu fais quoi ? Tu fais semblant d’être heureux ?
Je me levai à mon tour. Les clients du café nous observaient à la dérobée. Certains détournaient les yeux par gêne, d’autres semblaient fascinés par notre drame familial en direct.
— Qu’est-ce que tu veux que je fasse, Simon ? Que je parte ? Que je disparaisse ?
Ma voix tremblait. J’avais envie de hurler, de tout casser. Mais je restai là, figé, incapable de bouger.
Ma mère se leva et me prit la main.
— Jakub… Je suis désolée… Je voulais te protéger…
Je retirai ma main brusquement.
— Me protéger ? De quoi ? De qui je suis ?
Un silence pesant s’abattit sur la table. Mon père soupira profondément.
— On a fait ce qu’on a pu…
Simon éclata d’un rire amer.
— Toujours la même excuse…
Laure se leva à son tour.
— Arrêtez ! Vous voyez pas que vous êtes en train de tout détruire ? On n’a plus rien si on continue comme ça !
Elle fondit en larmes et sortit précipitamment du café. Je voulus la suivre mais Simon me retint par le bras.
— Non Jakub. Il faut qu’on parle. Toi et moi.
Je m’assis lourdement. Simon s’installa en face de moi, son visage soudain fatigué.
— Je t’en veux pas tu sais… Mais j’en peux plus de faire semblant. J’ai besoin que tu sois honnête avec nous… avec toi-même surtout.
Je baissai les yeux vers la lettre froissée sur la table.
— J’ai essayé d’oublier… De croire que ça n’avait pas d’importance… Mais chaque fois que je regarde papa… chaque fois que je vois Laure… Je me sens comme un imposteur.
Simon posa sa main sur la mienne.
— T’es mon frère Jakub. Peu importe le sang. Mais on doit arrêter de fuir.
Ma mère s’approcha timidement.
— Je t’aime Jakub… Rien ne changera ça…
Mon père resta en retrait, les bras croisés sur sa poitrine massive.
Le serveur s’approcha discrètement :
— Tout va bien ? Vous voulez encore quelque chose ?
Je secouai la tête en souriant tristement.
— Non merci…
La soirée se termina dans un silence gênant. Chacun rentra chez soi sans un mot. Je marchai longtemps dans les rues désertes de Namur, les lampadaires projetant des ombres étranges sur les pavés mouillés.
Arrivé chez moi, je relus encore une fois la lettre de mon père biologique que ma mère m’avait confiée il y a des années : « Je t’ai vu une seule fois bébé… Je voulais rester mais je n’ai pas pu… »
Je me demandai ce qu’aurait été ma vie si j’avais grandi ailleurs, si j’avais connu cet homme venu d’ailleurs qui avait laissé sa trace dans mon sang mais pas dans mon cœur.
Le lendemain matin, Laure m’attendait devant ma porte avec deux cafés du coin.
— On va marcher ?
On longea la Meuse en silence puis elle me serra fort contre elle.
— T’es mon frère pour toujours… Peu importe tout le reste.
Je sentis mes larmes couler pour la première fois depuis des années.
Aujourd’hui encore, je me demande : peut-on vraiment réparer le passé ou doit-on simplement apprendre à vivre avec ses cicatrices ? Est-ce que vous aussi vous portez des secrets qui vous empêchent d’avancer ?