Fuis, avant qu’il ne soit trop tard…

« Amandine, tu ne comprends donc rien ? Ce n’est pas comme ça qu’on fait ici ! »

La voix de maman résonne encore dans ma tête, sèche et tranchante, alors que je serre la poignée de ma valise dans le couloir sombre. Je n’ai que vingt-trois ans, mais j’ai l’impression d’en avoir vécu cent. Je me revois, petite fille, courant dans le jardin de notre maison à Namur, le rire de mon frère Simon flottant dans l’air. Tout semblait si simple alors. Mais ce soir, tout bascule.

« Tu vas où comme ça ? » demande papa, planté devant la porte d’entrée, les bras croisés sur sa chemise à carreaux. Il a cette odeur de tabac froid et de bière Jupiler qui me donne la nausée depuis l’enfance.

« Je pars chez Julie. J’ai besoin de réfléchir. »

Il ricane. « Réfléchir à quoi ? À comment foutre la honte à ta famille ? »

Je baisse les yeux. Je voudrais lui dire que ce n’est pas moi qui ai honte. Que c’est lui, avec ses colères imprévisibles, ses silences lourds et ses secrets murmurés derrière les portes closes. Mais je n’ai pas la force.

Tout a commencé il y a deux ans, quand j’ai rencontré Benoît à l’université de Liège. Il était tout ce dont j’avais rêvé : drôle, attentionné, un accent liégeois qui me faisait sourire. Il m’a offert des fleurs cueillies sur les bords de Meuse et m’a emmenée manger des boulets-frites dans une petite friterie près du Carré. J’étais amoureuse, naïve peut-être, mais heureuse.

Le soir où il m’a demandé en mariage, c’était sous la pluie, devant la gare des Guillemins. Il a posé un genou à terre, trempé jusqu’aux os, et j’ai dit oui sans hésiter. Maman a pleuré de joie, papa a ouvert une bouteille de Chimay pour fêter ça. Simon m’a serrée dans ses bras en murmurant : « Fais gaffe à toi, p’tite sœur. » Je n’ai pas compris tout de suite ce qu’il voulait dire.

Les préparatifs du mariage ont été un cauchemar. Maman voulait tout contrôler : la robe (forcément achetée chez une cousine à Charleroi), le menu (pas question d’avoir autre chose que du stoemp et du lapin à la bière), la liste des invités (toute la famille, même ceux qu’on n’a pas vus depuis dix ans). Benoît s’est éloigné peu à peu, prétextant le travail à l’usine sidérurgique d’Ougrée.

Un soir, alors que je rentrais chez lui pour déposer des cartons de déco, j’ai trouvé son portable allumé sur la table basse. Un message clignotait : « Tu me manques… » signé « Sophie ». Mon cœur s’est arrêté. Quand il est rentré, je lui ai demandé qui c’était.

Il a explosé :

« T’es qui pour fouiller dans mes affaires ? T’as pas confiance en moi ? »

J’ai reculé d’un pas. Il a jeté son sac contre le mur et m’a attrapée par le bras.

« Tu crois que t’es mieux que les autres ? T’es comme ta mère, toujours à vouloir tout savoir ! »

J’ai pleuré toute la nuit. Le lendemain, il est revenu avec un bouquet de pivoines et des excuses sucrées.

« Je t’aime, Amandine. Je suis juste fatigué… Le boulot… Tu comprends ? »

J’ai voulu y croire. Mais les semaines ont passé et Benoît est devenu un étranger. Il rentrait tard, sentait l’alcool et le parfum bon marché. Il ne parlait plus que pour râler ou crier.

À la maison, maman faisait semblant de ne rien voir.

« C’est normal, ma fille. Les hommes sont comme ça ici. Faut être forte. »

Mais je n’étais pas forte. J’étais brisée.

Simon est venu me voir un soir d’orage. Il avait ce regard grave qu’il n’avait jamais eu avant.

« Amandine… Tu sais que tu peux partir si tu veux ? On n’est pas obligés de rester ici toute notre vie… »

J’ai hoché la tête sans répondre. Mais l’idée a germé en moi comme une graine sous la pluie wallonne.

Le jour du mariage approchait et je me sentais prise au piège. Les disputes avec Benoît étaient devenues quotidiennes. Un soir, il a levé la main sur moi pour la première fois. Juste une gifle, mais elle a résonné plus fort que tous les cris.

Je suis allée voir Julie, ma meilleure amie depuis l’école primaire à Jambes.

« Tu dois partir, Amandine. Tu vaux mieux que ça… Viens chez moi si tu veux. »

Mais partir signifiait affronter la honte, les regards du village, les commérages au Delhaize du coin.

Le matin du mariage, je me suis regardée dans le miroir en robe blanche. Mes mains tremblaient.

Maman est entrée dans la chambre :

« Tu es magnifique… Ton père serait fier… »

Mais papa n’était pas là. Il était parti tôt pour « préparer la salle ». En réalité, Simon m’a avoué plus tard qu’il était au café du coin avec ses copains.

J’ai descendu les escaliers, chaque marche résonnant comme un adieu à mon enfance.

À l’église Saint-Loup, Benoît m’attendait devant l’autel. Il avait l’air nerveux, les yeux fuyants.

Le prêtre a commencé la cérémonie. Quand il a dit : « Si quelqu’un s’oppose à cette union… », j’ai senti mon cœur exploser.

Simon s’est levé dans l’assemblée :

« Amandine… Tu n’es pas obligée… Tu peux dire non… On sera là pour toi… »

Un silence glacial a envahi l’église. Maman a éclaté en sanglots. Benoît m’a lancé un regard noir.

J’ai laissé tomber mon bouquet et j’ai couru dehors sous la pluie battante.

Julie m’attendait dans sa vieille Fiat Panda garée devant le parvis.

« Monte ! On part ! »

On a roulé sans s’arrêter jusqu’à Dinant. J’ai pleuré tout ce que je pouvais sur son épaule pendant qu’elle commandait deux cafés serrés au bistrot du coin.

Le lendemain matin, maman m’a appelée cent fois. Papa aussi. Même Benoît a laissé des messages menaçants.

Mais je n’ai pas répondu.

Je suis restée chez Julie plusieurs semaines. J’ai trouvé un petit boulot dans une librairie du centre-ville. Simon est venu me voir souvent :

« T’as bien fait, p’tite sœur… Faut savoir fuir avant qu’il soit trop tard… »

Aujourd’hui encore, quand je passe devant une église ou que j’entends une chanson d’amour à la radio wallonne, mon cœur se serre un peu. Mais je sais que j’ai eu le courage de dire non.

Est-ce qu’on peut vraiment échapper à son destin ? Ou bien faut-il juste apprendre à s’en inventer un nouveau ?