L’Appartement, ou l’Histoire d’une Famille de Charleroi
— Zoé, tu rentres enfin ? Tu sais quelle heure il est ?
La voix de ma mère résonne dans la cage d’escalier, tranchante comme une lame. Je serre mon sac contre moi, sentant la sueur froide couler dans mon dos. Mon cœur bat si fort que j’ai l’impression qu’elle l’entend. J’ai quinze ans, et je viens de récolter un 3 sur 20 en maths. Dans ma famille, les notes sont plus importantes que les anniversaires.
Je pousse la porte de notre appartement du troisième étage, rue Léon Bernus à Charleroi. L’odeur du café froid et du tabac froid m’accueille. Ma mère, Véronique, est assise à la table de la cuisine, les bras croisés. Mon petit frère, Lucas, joue à la console dans le salon, casque vissé sur les oreilles. Mon père n’est pas encore rentré de l’usine.
— Tu as ton journal de classe ?
Je déglutis. Je sens déjà la panique monter.
— Euh… Non, je l’ai oublié à l’école.
Son regard se fait plus dur. Elle se lève brusquement, sa chaise grince sur le carrelage.
— Zoé, tu me prends pour une idiote ? Tu crois que je ne vois pas quand tu mens ?
Je baisse les yeux. J’ai envie de disparaître. Si seulement papa était là… Mais il ne rentre jamais avant 19h30, et même alors, il ne dit rien. Il s’assied devant la télé avec sa Jupiler et attend que la soirée passe.
— Tu as eu une mauvaise note ?
Je ne réponds pas. Elle s’approche, me saisit le bras.
— Réponds-moi !
Je sens les larmes monter.
— Oui… en maths…
Elle soupire bruyamment et lâche mon bras.
— Je t’avais dit que si tu continuais comme ça, tu finirais comme ton père ! Tu veux finir à l’usine ? Tu veux passer ta vie à Charleroi à compter les centimes ?
Je voudrais lui dire que je fais de mon mieux. Que les maths, ce n’est pas pour moi. Que je rêve d’autre chose. Mais je me tais. J’ai appris à me taire.
Lucas surgit dans la cuisine.
— Maman, tu cries trop fort !
Elle se retourne vers lui, furieuse.
— Retourne jouer ! Ce n’est pas tes affaires !
Il claque la porte du salon. Je sens la colère de ma mère retomber sur moi comme une pluie froide.
— Va dans ta chambre. On en reparlera quand ton père sera là.
Je monte dans ma petite chambre mansardée. Les murs sont couverts de posters d’Angèle et de Stromae. Je m’assieds sur mon lit, le journal de classe serré contre moi. Je relis la note du prof : « Doit faire plus d’efforts ». Je voudrais crier que j’en fais déjà trop.
Le soir tombe sur Charleroi. J’entends mon père rentrer. Sa voix fatiguée résonne dans le couloir :
— Salut…
Ma mère lui saute dessus avant même qu’il ait enlevé sa veste.
— Ta fille a encore ramené une sale note ! Tu ne dis rien ?
Il soupire, pose sa veste sur la chaise.
— Laisse-la tranquille, Véro… Elle a le temps de s’améliorer…
— Toujours pareil avec toi ! C’est pour ça qu’on en est là !
Leur dispute éclate comme une tempête. Les mots volent bas : « fainéant », « jamais là », « tu bois trop », « tu t’en fous des enfants »… Je me bouche les oreilles mais j’entends tout. Lucas pleure dans sa chambre.
Je descends discrètement à la cuisine pour boire un verre d’eau. Mon père est assis dans le noir, une bière à la main.
— Ça va, Zoé ?
Sa voix est douce mais triste.
— Oui…
Il me regarde longtemps.
— Tu sais… ta mère veut juste que tu aies une vie meilleure que nous…
Je hoche la tête mais je n’y crois plus vraiment.
Le lendemain matin, tout le monde fait semblant d’avoir oublié la veille. Ma mère prépare des tartines au choco pour Lucas et moi. Elle ne me regarde pas.
À l’école, je retrouve mon amie Chloé. Elle aussi a des soucis à la maison : son père a perdu son boulot chez Caterpillar et sa mère pleure tout le temps.
— On devrait fuguer à Bruxelles, rigole-t-elle à moitié.
Je souris tristement. On sait toutes les deux qu’on n’ira nulle part.
Les semaines passent. Les disputes continuent. Les notes ne s’améliorent pas vraiment. Un soir, alors que je rentre plus tard que d’habitude — j’ai traîné au bord du canal avec Chloé — je trouve ma mère en larmes dans la cuisine.
— Maman ?
Elle ne répond pas tout de suite. Puis elle murmure :
— Je n’en peux plus… Ton père va perdre son boulot… On ne sait pas comment on va payer le loyer…
Je m’assieds près d’elle. Pour la première fois, elle me prend dans ses bras.
— Je suis désolée si je suis dure avec toi… J’ai peur pour vous…
Je pleure aussi. On reste là longtemps sans parler.
Quelques jours plus tard, mon père annonce qu’il a été licencié. L’ambiance devient irrespirable à la maison. Ma mère cherche des heures de ménage chez les voisins pour joindre les deux bouts. Lucas fait des cauchemars toutes les nuits.
Un soir d’hiver, alors que la neige tombe sur Charleroi et que les radiateurs sont à peine tièdes — on économise sur tout — je surprends mes parents en train de parler doucement dans la cuisine.
— On pourrait demander de l’aide au CPAS…
— Tu crois qu’ils vont nous aider ? Avec tous ces dossiers…
— On n’a plus le choix…
Je monte dans ma chambre et j’écris dans mon journal : « Pourquoi faut-il toujours avoir honte d’être pauvre ? »
À l’école, certains camarades se moquent de mes baskets trouées et de mon manteau trop petit. Chloé me défend mais je sens bien que je deviens invisible aux yeux des autres.
Un jour, alors que je rentre chez moi sous la pluie battante, je croise Monsieur Dupuis, notre voisin du deuxième étage. Il me sourit gentiment :
— Courage Zoé… Ça ira mieux demain…
Je voudrais le croire mais je n’y arrive pas.
Le printemps arrive enfin sur Charleroi. Les arbres fleurissent timidement entre les immeubles gris. Mon père trouve un petit boulot comme chauffeur-livreur pour une boulangerie du centre-ville. Ce n’est pas grand-chose mais il rentre le soir avec un sourire fatigué et parfois quelques croissants invendus pour nous faire plaisir.
Ma mère décroche un contrat d’aide-ménagère chez Madame Van Damme, une vieille dame qui lui donne parfois des vêtements pour Lucas et moi.
Petit à petit, on recommence à respirer un peu mieux. Les disputes diminuent mais la peur ne part jamais vraiment.
Un soir d’été, alors qu’on mange des frites sur le balcon en regardant le soleil se coucher sur Charleroi, ma mère me prend la main :
— Tu sais Zoé… Ce n’est pas grave si tu n’es pas bonne en maths… L’important c’est que tu sois heureuse…
Je souris pour la première fois depuis longtemps.
Mais parfois, quand j’entends les sirènes des ambulances ou les cris dans la rue en bas, je me demande : est-ce qu’on s’en sortira vraiment un jour ? Est-ce qu’on peut être heureux quand on a grandi avec la peur au ventre ? Qu’en pensez-vous ?