Sous le ciel gris de Liège : une amitié brisée, une famille déchirée
— Comment as-tu pu faire ça derrière mon dos ?
Ma voix tremble, résonne dans le hall froid de la gare des Guillemins. Marianna baisse les yeux, ses doigts crispés sur la poignée de sa valise. La pluie ruisselle sur les vitres, et je sens mon cœur battre à tout rompre. Quinze ans sans se voir, et tout ce que j’arrive à lui dire, c’est ça. Mais comment faire autrement ?
— Wiktoria… Je… Je ne savais pas comment te le dire. Tu étais partie si vite, après… après tout ça.
Je serre les dents. Les souvenirs affluent, douloureux, acides. Les après-midis dans la petite maison de Seraing, nos rires d’enfants, nos rêves partagés. Puis la nuit où tout a basculé.
— Tu aurais pu m’appeler. M’écrire. Mais tu as choisi de tout garder pour toi. Et moi, j’ai tout perdu.
Elle relève la tête. Ses yeux sont cernés, fatigués. Elle n’a plus rien de la fille insouciante que j’ai connue.
— Tu crois que c’était facile pour moi ? Ma mère m’a menacée de me mettre à la porte si je te revoyais. Mon père… il ne voulait plus entendre parler de ta famille après ce qui s’est passé avec ton frère.
Je détourne le regard. Mon frère, Damien. L’enfant terrible du quartier, celui qui a mis le feu à la voiture du voisin lors d’une nuit d’ivresse. Depuis ce soir-là, notre nom est devenu une honte à Seraing. Ma mère ne sort plus sans baisser les yeux. Mon père a perdu son emploi à l’usine Cockerill parce qu’on ne voulait plus d’un « père de voyou ».
— Tu sais ce que c’est, toi, de voir ta famille s’effondrer ?
Marianna soupire.
— Oui, je sais. Mais tu n’étais pas la seule à souffrir.
Un silence pesant s’installe. Les annonces des trains résonnent dans le hall, indifférentes à notre drame.
— Pourquoi es-tu revenue ?
Elle hésite, puis sort une lettre froissée de sa poche.
— J’ai reçu ça il y a deux semaines. C’est ta mère qui me l’a envoyée. Elle voulait que je vienne te voir… Elle m’a dit que tu n’allais pas bien.
Je sens mes joues brûler de honte et de colère mêlées.
— Elle n’avait pas le droit !
— Elle s’inquiète pour toi, Wiktoria. Elle m’a dit que tu étais seule depuis que tu as perdu ton boulot à l’hôpital.
Je serre les poings. Oui, j’ai été licenciée il y a trois mois. Trop d’arrêts maladie, trop de fatigue nerveuse. Mais je ne veux pas qu’on me prenne en pitié.
— Je n’ai besoin de personne.
Marianna sourit tristement.
— Tu as toujours été fière…
Je me détourne brusquement et sors sur le parvis de la gare. La pluie me gifle le visage. Je marche vite, sans savoir où aller. Les souvenirs me poursuivent : les disputes avec mon père, les cris de ma mère, Damien qui disparaît pendant des semaines sans donner de nouvelles. Et moi, coincée entre eux tous, à essayer de recoller les morceaux.
Je m’arrête sous un abribus. Un vieux monsieur me regarde d’un air curieux.
— Ça va, mademoiselle ?
Je hoche la tête sans répondre. J’ai envie de hurler.
Mon téléphone vibre dans ma poche. Un message de ma mère : « Rentre à la maison. On doit parler. »
Je soupire et prends le bus pour Seraing. Le trajet me semble interminable. Les rues défilent sous la pluie : les façades grises, les cafés fermés, les affiches électorales déchirées. Ici, rien ne change vraiment.
En arrivant chez moi, je trouve ma mère assise dans la cuisine, une tasse de chicorée entre les mains.
— Tu as vu Marianna ?
Je hoche la tête.
— Pourquoi tu lui as écrit ?
Elle soupire.
— Parce que tu tournes en rond depuis des années, Wiktoria. Tu n’as plus d’amis ici. Même ta cousine Sophie ne vient plus te voir.
Je sens les larmes monter.
— Ce n’est pas ma faute si tout le monde me fuit !
Ma mère pose sa tasse avec fracas.
— Arrête de te cacher derrière ton malheur ! Damien a fait des conneries, oui ! Mais ce n’est pas une raison pour t’enterrer vivante !
Je me lève brusquement et monte dans ma chambre en claquant la porte. Je m’effondre sur mon lit et laisse enfin couler mes larmes.
Plus tard dans la soirée, j’entends frapper à la porte d’entrée. C’est Marianna.
— Je peux entrer ?
J’hésite puis lui fais signe d’entrer dans ma chambre. Elle s’assied sur le bord du lit.
— Tu sais… J’ai eu un fils il y a dix ans. Il s’appelle Lucas. Son père m’a quittée quand il a appris que j’étais enceinte. J’ai dû tout affronter seule…
Je la regarde, surprise par cette confidence inattendue.
— Pourquoi tu me dis ça ?
Elle sourit faiblement.
— Parce que je sais ce que c’est d’être seule contre tous… Et parce que malgré tout ce qui s’est passé entre nous, tu m’as manqué.
Un silence gênant s’installe, puis je murmure :
— Moi aussi tu m’as manqué…
Nous restons là un moment sans parler, écoutant la pluie tambouriner contre la fenêtre.
Le lendemain matin, alors que je descends à la cuisine, mon père est déjà là, lisant La Meuse en buvant son café noir.
— Alors ? T’as revu ta copine ?
Je hoche la tête sans répondre.
Il soupire bruyamment.
— Tu ferais mieux de tourner la page avec cette histoire… On a assez eu notre dose d’embrouilles dans cette famille !
Je sens la colère monter en moi.
— C’est facile pour toi ! Tu passes tes journées à râler contre tout le monde mais tu fais rien pour arranger les choses ! Damien aurait eu besoin de toi mais t’étais jamais là !
Il claque son journal sur la table et se lève brusquement.
— Tu crois que c’était facile pour moi ? J’ai tout perdu à cause de vos conneries ! Mon boulot, mes amis… Même ta mère ne me parle plus comme avant !
Ma mère entre dans la cuisine au même moment et lance :
— Arrêtez vos disputes ! On dirait des gamins !
Un silence gênant s’installe. Je regarde mes parents et je comprends soudain qu’ils sont aussi perdus que moi.
Plus tard dans la journée, je décide d’aller marcher le long de la Meuse avec Marianna. Nous parlons longtemps : de nos enfances gâchées par les secrets des adultes, des rêves qu’on avait et qu’on a laissés filer…
— Tu crois qu’on peut vraiment recommencer à zéro ? demande-t-elle soudain.
Je hausse les épaules.
— Je ne sais pas… Mais on peut essayer.
Nous restons là à regarder les péniches passer sur le fleuve grisâtre. Pour la première fois depuis longtemps, je sens une lueur d’espoir au fond de moi.
Le soir venu, alors que je rentre chez moi, je trouve un message sur mon répondeur : c’est Damien. Sa voix est rauque mais posée : « Salut Wiktoria… Je vais mieux maintenant. Je suis à Bruxelles pour un stage… Peut-être qu’un jour on pourra se revoir tous ensemble… »
Je souris tristement en écoutant sa voix. Peut-être qu’il n’est pas trop tard pour réparer ce qui a été brisé.
En regardant par la fenêtre le ciel bas et lourd de Wallonie, je me demande : est-ce qu’on peut vraiment pardonner sans oublier ? Est-ce que nos blessures finiront un jour par guérir ?