Le battement de mon cœur à Charleroi
— Sébastien, tu ne vas pas encore refuser, hein ? Tu sais très bien que c’est moi qui devrais y aller, mais le chef veut que ce soit toi.
La voix de mon collègue, Vincent, résonne dans le couloir du bureau. Je serre les dents. Je n’ai pas envie d’y retourner. Charleroi. Rien que le nom me donne la nausée. Mais je n’ai pas le choix. Le chef a été clair : « Delvaux, c’est toi qui vas porter les dossiers à la filiale. »
Je me retourne vers Vincent, la gorge serrée. — Je vais y aller, t’inquiète. C’est… c’est juste que ça fait longtemps.
Il me regarde avec ce mélange de compassion et d’incompréhension typique des gens qui ne savent rien de votre histoire. — Tu veux en parler ?
Non, je ne veux pas en parler. Je veux juste que tout ça se termine.
Dans le train pour Charleroi, la pluie frappe les vitres avec la régularité d’un métronome. Je ferme les yeux et les souvenirs affluent, violents, incontrôlables. Mon père, Luc Delvaux, hurlant dans la cuisine ; ma mère, Anne, recroquevillée sur une chaise ; moi, caché sous la table, retenant ma respiration pour ne pas qu’il me trouve.
« Sébastien, tu dois être fort », disait-elle toujours. Mais à quoi bon être fort quand on a huit ans et qu’on ne comprend rien à la violence des adultes ?
Le train ralentit à l’approche de la gare du Sud. Mon cœur bat si fort que j’ai l’impression qu’il va exploser. Je descends sur le quai, le dossier serré contre moi comme un bouclier dérisoire.
Je traverse la ville sous un ciel bas, gris, typiquement wallon. Les rues n’ont pas changé : les mêmes façades décrépites, les mêmes cafés où les hommes jouent au Lotto en râlant contre le gouvernement. Je passe devant la boulangerie où j’achetais des couques au chocolat avec maman. Elle est fermée aujourd’hui ; une affiche « À remettre » colle à la vitrine.
J’arrive devant la filiale. À l’accueil, une femme d’une cinquantaine d’années me sourit :
— Bonjour monsieur Delvaux ! On vous attendait.
Je bredouille un bonjour et tends les dossiers. Elle me propose un café, que j’accepte par réflexe. Dans la salle de pause, deux collègues discutent politique :
— T’as vu ce qu’ils veulent encore faire avec les allocations ?
— Bah, comme d’habitude, c’est nous qui payons…
Je souris poliment mais je n’écoute pas vraiment. Mon esprit est ailleurs.
En sortant du bâtiment, je m’arrête net devant une silhouette familière. Ma sœur, Julie. Elle habite toujours ici, elle n’a jamais voulu quitter Charleroi malgré tout ce qu’on a vécu.
— Sébastien ?
Sa voix tremble légèrement. Elle tient son fils par la main — mon neveu que je ne vois presque jamais.
— Julie…
Un silence gênant s’installe. Je sens toute la rancœur accumulée au fil des années remonter à la surface.
— Tu ne viens jamais nous voir. Maman demande toujours après toi.
Je baisse les yeux. — Je sais… C’est compliqué.
Elle soupire. — Tout est toujours compliqué avec toi. Tu crois qu’on n’a pas souffert aussi ? Tu crois que c’était plus facile pour moi ?
Son fils tire sur sa manche :
— Maman, on va chez mamy ?
Julie me lance un regard dur :
— Tu viens ou tu repars comme d’habitude ?
Je reste planté là, incapable de bouger. J’ai envie de fuir mais quelque chose me retient.
Nous marchons ensemble jusqu’à l’immeuble où maman vit maintenant, dans un petit appartement social près du canal. L’ascenseur est en panne — comme toujours — alors on grimpe les escaliers en silence.
Maman ouvre la porte avec un sourire fatigué. Elle a vieilli, ses cheveux sont plus gris que dans mes souvenirs.
— Mon fils…
Elle me serre dans ses bras et je sens ses mains trembler contre mon dos.
— Tu m’as manqué, Sébastien.
Je retiens mes larmes. Julie s’affaire dans la cuisine pendant que maman me pose mille questions sur Bruxelles, mon boulot, ma vie « là-haut » comme elle dit.
Mais très vite, le passé s’invite à table.
— Tu sais, ton père… Il n’était pas que mauvais. Il était malade…
Julie pose brutalement sa tasse sur la table :
— Arrête maman ! Il nous a détruits ! Toi la première !
Maman baisse les yeux. Je sens la colère monter en moi.
— Pourquoi tu excuses toujours tout ? Pourquoi tu restes ici alors que tu pourrais venir chez moi ?
Elle secoue la tête :
— Ici c’est chez moi… Et puis j’ai mes habitudes…
Julie se lève brusquement :
— Moi je vais fumer.
Le petit garçon court après elle dans le couloir.
Je reste seul avec maman. Elle me regarde longuement.
— Tu sais Sébastien… On ne guérit jamais vraiment de ce qu’on a vécu ici. Mais on apprend à vivre avec.
Je sens mes barrières s’effondrer d’un coup.
— J’ai peur de devenir comme lui… Parfois je me mets en colère pour rien… J’ai peur pour moi… Pour ceux que j’aime…
Elle prend ma main dans la sienne :
— Tu n’es pas ton père. Tu es mon fils.
Le soir tombe sur Charleroi quand je quitte l’appartement. Julie m’attend en bas.
— Tu restes dormir ?
Je secoue la tête :
— Non… J’ai besoin de marcher un peu.
Elle me regarde tristement :
— Tu reviendras ? Ou il faudra encore un enterrement pour te revoir ?
Je n’ai pas de réponse à lui donner.
Dans le train du retour vers Bruxelles, je regarde défiler les lumières des terrils et des usines désaffectées. Je pense à tout ce qui nous sépare encore malgré le sang commun.
Pourquoi est-ce si difficile de pardonner ? Pourquoi nos blessures d’enfance nous poursuivent-elles toute notre vie ? Est-ce qu’on peut vraiment changer ou sommes-nous condamnés à répéter l’histoire de nos parents ?