Entre les murs de Liège : le silence des assiettes sales
— Tu comptes rester là encore longtemps à rien faire ?
La voix de Benoît résonne dans la cuisine, sèche, tranchante comme le couteau que je n’ai pas eu le courage de ranger. Je sursaute, la main encore humide de mousse, et je regarde autour de moi : les assiettes empilées, les couverts éparpillés, la poêle qui colle au fond de l’évier. Il est 8h12, un mardi matin comme tant d’autres à Liège, mais aujourd’hui, je sens que quelque chose va céder.
— Je fais ce que je peux, Benoît, tu le vois bien…
Ma voix tremble. J’essaie de ne pas croiser son regard, de peur d’y lire ce mépris silencieux qu’il réserve à mes silences. Derrière moi, Émilie, sept ans, tente d’ouvrir son yaourt avec ses petits doigts gelés. Maxime, le petit dernier, tape du pied contre la chaise en chantonnant un air appris à l’école communale.
— Maman, tu viens jouer avec moi ? Tu as promis hier…
La voix de Maxime me transperce. Je me retourne vers lui, son visage tout rond encadré par ses cheveux blonds en bataille. Je voudrais lui sourire, mais mes lèvres restent figées. Je n’ai pas dormi cette nuit. Benoît est rentré tard du boulot à la SNCB, il a claqué la porte sans un mot et s’est effondré sur le canapé. J’ai attendu qu’il me parle, qu’il me demande comment s’est passée ma journée à la librairie où je travaille à mi-temps. Mais rien. Le silence.
— Sophie, tu pourrais au moins finir ce que tu commences !
Benoît ramasse une fourchette et la jette dans l’évier avec un bruit métallique qui fait sursauter Émilie. Je sens la colère monter en moi, cette boule chaude qui me serre la gorge depuis des mois. Mais je ravale tout. Comme toujours.
Je me souviens de ma mère, à Namur, qui disait toujours : « Une bonne femme tient sa maison. » Mais moi, je n’y arrive plus. Entre les horaires décalés de Benoît, les devoirs des enfants, les factures qui s’accumulent sur le frigo et mon patron qui me presse pour vendre plus de BD flamandes alors que personne n’en veut ici…
— Maman ?
Émilie me tend son yaourt, les yeux pleins d’espoir. Je m’accroupis pour être à sa hauteur et j’ouvre le pot d’un geste maladroit. Elle me serre dans ses bras.
— Tu sens bon maman…
Je ferme les yeux. Juste une seconde de douceur dans ce chaos.
Mais déjà Benoît reprend :
— Tu comptes sortir aujourd’hui ? Ou tu vas encore rester enfermée ici à te plaindre ?
Je me relève brusquement.
— Tu crois que c’est facile peut-être ? Tu crois que j’aime ça ?
Ma voix a claqué sans que je m’en rende compte. Les enfants se figent. Benoît me regarde enfin, vraiment. Il fronce les sourcils.
— On n’a pas tous le luxe de rester à la maison à ne rien faire ! Moi je bosse !
Je ris nerveusement.
— Et moi alors ? Tu crois que c’est du repos de courir partout pour tout le monde ?
Il soupire et quitte la pièce sans un mot. La porte claque derrière lui. Le silence retombe, lourd comme une chape de béton.
Je m’effondre sur une chaise. Les enfants m’observent sans comprendre. Je voudrais leur expliquer que ce n’est pas leur faute, que c’est la vie qui use les gens comme des pierres au bord de la Meuse.
Le téléphone vibre sur la table : un message de ma sœur Anne-Sophie.
« Courage ma belle. Si tu veux passer chez moi ce soir… »
Je souris tristement. Anne-Sophie vit à Seraing avec sa compagne et leurs deux filles. Chez elles, tout semble plus simple, plus doux. Je me demande parfois si j’aurais eu le courage d’aimer autrement, si j’avais eu le choix.
Maxime grimpe sur mes genoux.
— Maman, pourquoi tu pleures ?
Je l’enlace fort.
— Ce n’est rien mon cœur… Juste un peu fatiguée.
Mais ce n’est pas vrai. Ce n’est pas juste la fatigue. C’est ce sentiment d’être invisible dans ma propre maison. D’être celle qui ramasse tout : les miettes, les cris, les peurs des autres.
À midi, je dépose les enfants à l’école communale du quartier Saint-Léonard. Sur le chemin du retour, je croise Madame Dupuis qui promène son chien.
— Ça va Sophie ? Tu as l’air pâle…
Je souris poliment.
— Oui oui, juste un peu de fatigue.
Toujours cette même phrase. Toujours ce même masque.
En rentrant chez moi, je m’arrête devant le miroir du couloir. Mes cheveux bruns sont en bataille, des cernes creusent mon visage. J’ai trente-six ans et j’en parais dix de plus.
Je repense à mes rêves d’adolescente : devenir professeure de français ou peut-être ouvrir une petite librairie dans le centre-ville… Mais la vie en a décidé autrement. Un mariage rapide après une grossesse surprise, puis les années qui s’enchaînent sans qu’on s’en rende compte.
L’après-midi passe lentement. Je range un peu, je lis quelques pages d’un roman d’Amélie Nothomb en buvant un café trop fort. Je regarde par la fenêtre les nuages lourds qui s’amoncellent au-dessus des toits gris de Liège.
Vers 16h30, je retourne chercher les enfants sous une pluie fine et froide typique du printemps wallon. Émilie court vers moi en criant :
— Maman ! J’ai eu un bon point !
Je la serre contre moi et je sens une bouffée d’amour me réchauffer le cœur.
Le soir venu, Benoît rentre plus tôt que d’habitude. Il ne dit rien mais pose une boîte de pralines sur la table.
— C’est pour toi…
Je le regarde sans comprendre.
— Pourquoi ?
Il hausse les épaules.
— Je sais pas… Peut-être parce que t’as raison parfois…
Un silence gênant s’installe. Les enfants nous observent du coin de l’œil.
Après le repas (des pâtes trop cuites et une sauce tomate en brique), Benoît propose d’aider à débarrasser la table. C’est rare. Je sens qu’il essaie maladroitement de réparer quelque chose sans savoir comment s’y prendre.
Plus tard dans la soirée, alors que les enfants dorment enfin et que la ville s’endort sous la pluie, Benoît s’assied près de moi sur le canapé.
— Tu sais… Je suis fatigué aussi… J’ai peur parfois…
Sa voix est hésitante, presque fragile. Je ne l’ai jamais vu comme ça.
— Peur de quoi ?
Il détourne les yeux.
— De te perdre… De ne pas être assez bien…
Je sens mes larmes couler sans pouvoir les arrêter. Pour la première fois depuis longtemps, on se parle vraiment.
On reste là longtemps sans rien dire, juste à écouter le silence et nos respirations mêlées.
Peut-être qu’on peut encore se retrouver… Peut-être qu’il suffit parfois d’un mot pour briser le mur du quotidien.
Mais au fond de moi subsiste cette question lancinante : combien de femmes ici en Wallonie vivent ce même silence ? Et vous… avez-vous déjà eu peur d’être invisible chez vous ?