Les yeux de mon frère perdu : Histoire d’amitié, de violence et de renaissance à Charleroi
« Tu ne comprends rien, Aurélie ! Tu crois que c’est facile, toi ? Tu crois que je peux juste partir comme ça ? »
La voix de Quentin résonne encore dans ma tête, même des années après cette nuit-là. Je me revois, debout dans la cuisine exiguë de notre appartement social à Marchienne-au-Pont, les mains tremblantes autour d’une tasse de café froid. Il pleuvait dehors, comme souvent à Charleroi, et la lumière blafarde du réverbère dessinait des ombres étranges sur le carrelage usé.
Je n’avais que vingt ans à l’époque, mais j’avais déjà l’impression d’avoir vécu mille vies. Quentin et moi, on s’était connus sur les bancs du Collège Saint-André. Lui, fils d’ouvrier, moi, fille d’une caissière et d’un père absent. On s’était trouvés dans nos solitudes respectives, deux mômes qui rêvaient d’ailleurs mais qui n’avaient pas les moyens de partir. On partageait tout : nos secrets, nos rêves, nos peurs. Mais il y avait une chose que Quentin ne partageait pas : ce qui se passait chez lui.
Je l’ai compris bien trop tard.
Ce soir-là, il était arrivé chez moi avec un œil au beurre noir et une lèvre fendue. J’avais voulu appeler la police. Il m’avait suppliée de ne rien faire. « Si tu appelles, c’est moi qui prends tout. Tu comprends pas… Il est pire quand il a peur. »
J’ai obéi. J’ai eu peur aussi. Peur de son père, peur de ce que ça voulait dire pour nous deux. Alors j’ai gardé le silence, comme lui. On a continué à se voir en cachette, à se raconter des histoires pour oublier la réalité.
Mais la réalité ne s’oublie pas si facilement.
Un matin, en descendant du bus 52 pour aller au boulot – je travaillais comme vendeuse chez Delhaize – j’ai croisé Quentin sur le trottoir. Il marchait vite, les épaules rentrées, le regard fuyant. Je l’ai appelé :
— Quentin ! Hé, attends !
Il s’est retourné à peine, m’a lancé un regard vide et a continué son chemin. J’ai su à cet instant que je l’avais perdu.
Les semaines ont passé. J’ai essayé de l’appeler, d’aller chez lui. Sa mère me disait qu’il n’était pas là, ou qu’il dormait. J’ai compris qu’elle mentait pour le protéger… ou pour se protéger elle-même.
J’ai sombré dans une routine grise : boulot, maison, quelques bières avec mes collègues au café Le Central après le service. Mais rien n’avait plus la même saveur sans Quentin.
Un soir d’hiver, alors que la neige recouvrait les trottoirs sales de Charleroi, j’ai reçu un message anonyme sur Facebook : « Il va mal. Tu devrais essayer de le retrouver avant qu’il ne soit trop tard. »
Mon cœur s’est serré. J’ai passé la nuit à fouiller les réseaux sociaux, à envoyer des messages à ses anciens potes du foot, à sa cousine Sophie qui vivait à Gosselies. Personne ne savait rien ou ne voulait rien dire.
C’est finalement dans un centre d’accueil pour jeunes en difficulté que je l’ai retrouvé. Il avait changé : plus maigre, les yeux cernés, la voix rauque d’avoir trop crié ou trop pleuré. Il m’a regardée longtemps avant de parler.
— Pourquoi t’es venue ?
— Parce que t’es mon frère…
— J’suis plus personne.
On est restés là, assis sur ce banc en plastique orange sous la lumière crue du néon. J’aurais voulu lui dire que tout allait s’arranger, mais je savais que ce serait mentir.
Les semaines suivantes ont été un combat quotidien. Je venais le voir chaque jour après le boulot. Parfois il me parlait, parfois il restait silencieux pendant des heures. Il avait honte, je le voyais bien. Honte d’avoir été battu, honte d’avoir fui, honte d’être devenu un « cas social » comme disaient certains éducateurs.
Un jour il a craqué :
— Tu sais ce que c’est, toi ? D’avoir peur de rentrer chez soi ? D’entendre sa mère pleurer derrière la porte et de rien pouvoir faire ?
Je n’ai rien dit. Je me suis contentée de poser ma main sur la sienne.
Petit à petit, il a recommencé à vivre. Il a trouvé un boulot dans une petite librairie du centre-ville grâce à un éducateur qui croyait encore en lui. Il a repris contact avec sa sœur Julie qui vivait à Namur. Mais il restait fragile.
Un soir de printemps, alors qu’on marchait le long de la Sambre, il m’a demandé :
— Tu crois qu’on peut vraiment s’en sortir ? Qu’on peut oublier tout ça ?
— Je sais pas… Mais on peut essayer ensemble.
C’est là que j’ai compris que je n’étais pas seulement spectatrice de sa douleur ; j’en étais aussi actrice. Mon silence avait été une forme de complicité involontaire. J’aurais dû parler plus tôt, j’aurais dû insister… Mais comment sauver quelqu’un qui ne veut pas être sauvé ?
Aujourd’hui encore, je me pose cette question chaque fois que je croise un gamin qui baisse les yeux dans le bus ou une femme qui cache un bleu sous son foulard.
Est-ce qu’on peut vraiment aider ceux qui refusent notre aide ? Où commence notre responsabilité et où finit-elle ? Peut-être que vous avez une réponse…