« Maman doit se reposer » : L’histoire de la fatigue, de l’amour et du silence dans une maison liégeoise
« Maman doit se reposer. »
Je les entends encore, ces mots. Ils claquent dans le silence de la cuisine, entre le bruit du lave-vaisselle et le tic-tac de l’horloge IKEA accrochée au mur. C’est mon mari, Benoît, qui les prononce. Il ne me regarde pas vraiment, il parle à Simon, notre fils, mais je sais que c’est à moi qu’il pense. Je suis là, debout devant l’évier, les mains plongées dans l’eau tiède, les yeux rougis par la fatigue et les nerfs à vif.
« Aurélie, va t’asseoir un peu. Je m’occupe du petit. »
Mais comment se reposer quand tout en toi hurle que tu n’en fais jamais assez ? Quand chaque minute de silence est envahie par la culpabilité ? Je me souviens du jour où Simon est né à la clinique Saint-Joseph de Liège. Il pleuvait des cordes ce matin-là, et la Meuse semblait charrier toutes mes angoisses. Benoît était là, maladroit mais attentionné, serrant ma main si fort que j’en ai gardé la marque plusieurs heures.
Les premiers jours à la maison ont été un tourbillon. Ma mère, Monique, venait tous les après-midis avec ses tartes au sucre et ses conseils non sollicités. « Tu devrais le laisser pleurer un peu, ça lui fait les poumons. » Ou encore : « À mon époque, on n’avait pas tous ces gadgets pour bébés… » Je mordais sur ma chique, comme on dit chez nous. Je voulais bien faire, être cette maman parfaite qu’on voit dans les pubs Delhaize ou sur les panneaux du TEC.
Mais très vite, la fatigue s’est installée. Pas la petite fatigue qu’on chasse avec un café Liégeois ou une sieste volée entre deux tétées. Non, une fatigue lourde, poisseuse, qui colle à la peau et te fait douter de tout. Benoît rentrait du boulot – il est conducteur de bus à la TEC – et trouvait toujours la force de sourire à Simon. Moi, je n’avais plus d’énergie pour sourire à personne.
Un soir d’octobre, alors que Simon hurlait sans raison apparente depuis deux heures, j’ai craqué. J’ai posé mon fils dans son berceau et je suis sortie sur le balcon malgré la pluie glaciale. J’ai pleuré en silence, le visage tourné vers les lumières jaunes du pont Kennedy. Benoît m’a rejointe quelques minutes plus tard.
« Tu veux qu’on appelle ta mère ? Ou peut-être ta sœur ? »
J’ai secoué la tête. Je ne voulais pas qu’on sache que je n’y arrivais pas. Chez nous, on ne parle pas de ces choses-là. On serre les dents et on avance.
Les semaines ont passé. Simon a grandi, mais la fatigue ne partait pas. Ma belle-mère, Françoise, a commencé à faire des remarques.
« Tu sais Aurélie, quand Benoît était petit, il dormait toute la nuit à deux mois… Peut-être que tu devrais essayer de moins le prendre dans les bras. »
J’avais envie de hurler. Mais je me contentais de sourire poliment en servant le café.
Un matin de novembre, alors que Benoît était déjà parti travailler et que Simon dormait enfin après une nuit blanche, j’ai reçu un message de ma sœur Julie.
« Ça va toi ? Tu donnes pas trop de nouvelles… Maman s’inquiète. »
Je n’ai pas répondu tout de suite. J’ai regardé mon reflet dans la vitre du salon – cernes violets sous les yeux, cheveux en bataille – et j’ai eu honte. Honte d’être dépassée alors que tant d’autres y arrivent.
Les jours se sont enchaînés dans une routine étouffante : biberons, lessives, courses chez Colruyt où je croisais parfois des anciennes copines du secondaire qui me demandaient toujours avec ce sourire gêné : « Alors, c’est comment la vie de maman ? »
Je répondais toujours « C’est merveilleux », mais à l’intérieur je criais.
Un soir d’hiver, alors que Benoît rentrait plus tard que d’habitude à cause d’une grève sur la ligne 4, Simon a eu une grosse fièvre. J’ai paniqué. J’ai appelé le pédiatre en pleurant. Il m’a rassurée mais j’ai senti dans sa voix une pointe d’agacement.
Quand Benoît est arrivé enfin à la maison, je lui ai lancé au visage toute ma colère accumulée.
« Tu crois que c’est facile pour moi ? Tu rentres et tu joues au papa parfait pendant une heure mais moi je suis là toute la journée à gérer tout ça toute seule ! »
Il a baissé les yeux.
« Je fais ce que je peux Aurélie… Je t’aime tu sais… Mais moi aussi je suis crevé… On pourrait demander de l’aide… Peut-être voir quelqu’un… »
Voir quelqu’un… Chez nous on ne fait pas ça. On garde tout pour soi.
Mais cette nuit-là j’ai compris que je touchais le fond.
Le lendemain matin j’ai appelé Julie.
« J’en peux plus… Je crois que je fais une dépression… »
Elle est venue tout de suite avec des croissants et un regard plein de tendresse. Elle a pris Simon dans ses bras et m’a laissé dormir trois heures d’affilée – trois heures qui m’ont sauvée.
À partir de ce jour-là j’ai accepté l’aide qu’on me proposait. Ma mère venait garder Simon une fois par semaine pour que je puisse aller marcher sur les quais ou simplement lire un livre au calme dans le salon. Benoît a pris quelques jours de congé pour qu’on puisse se retrouver un peu tous les deux.
Mais tout n’était pas réglé pour autant. Les tensions avec ma belle-mère ont empiré quand elle a appris que j’avais consulté une psychologue au CHU.
« Tu vas raconter nos histoires de famille à une étrangère maintenant ? Tu crois pas que tu exagères un peu Aurélie… »
J’ai tenu bon. Pour moi. Pour Simon.
Petit à petit j’ai retrouvé goût aux petites choses – le rire de mon fils quand il voit son papa faire le clown avec son écharpe du Standard de Liège, l’odeur du café chaud le matin quand la ville s’éveille sous la brume.
Mais il y a encore des soirs où la fatigue me rattrape comme une vague froide sur la plage d’Ostende en hiver. Des soirs où je repense à toutes ces femmes avant moi – ma mère, ma grand-mère – qui ont traversé les mêmes tempêtes sans jamais oser en parler.
Aujourd’hui Simon a deux ans. Il court partout dans l’appartement en criant « Maman regarde ! Maman regarde ! ». Benoît et moi on se dispute encore parfois pour des broutilles – qui va sortir les poubelles jaunes ou qui a oublié d’acheter du lait chez Carrefour Express – mais on s’aime toujours malgré tout.
Parfois je me demande si on aurait pu faire autrement. Si j’avais osé demander de l’aide plus tôt… Si j’avais parlé au lieu de me taire…
Et vous, avez-vous déjà ressenti ce poids du silence dans votre famille ? Est-ce qu’on apprend un jour à demander vraiment ce dont on a besoin ?