Sous la pluie de Liège : une vie en éclats

— Tu ne comprends donc jamais rien, Aurélie ?

La voix de ma mère résonne encore dans la cage d’escalier, mêlée au claquement de la porte d’entrée. J’ai seize ans, et ce soir-là, j’ai l’impression que le monde entier me tombe sur la tête. Je serre contre moi mon sac à dos trempé, la pluie ruisselant sur mes cheveux blonds collés à mon visage. Je viens de rater le dernier bus pour Seraing, et je sais déjà que mon père ne viendra pas me chercher. Il ne vient jamais.

Je monte les marches quatre à quatre, le cœur battant. Dans le salon, mon frère Thomas est affalé sur le canapé, les yeux rivés sur son téléphone. Il ne lève même pas la tête quand j’entre.

— Tu pourrais au moins dire bonsoir, non ?

Il hausse les épaules, sans un mot. Depuis qu’il a quitté l’école pour traîner avec ses potes du quartier Saint-Léonard, il n’est plus le même. Avant, il me protégeait des moqueries au collège Sainte-Véronique ; maintenant, il m’ignore ou me lance des piques dès qu’il en a l’occasion.

Ma mère surgit de la cuisine, essuyant ses mains sur son tablier.

— Où étais-tu encore passée ? Tu sais bien qu’on dîne à 19h !

Je tente d’expliquer que j’ai eu une heure de retenue à cause de Madame Delvaux, mais elle ne m’écoute déjà plus. Elle se tourne vers Thomas :

— Toi aussi, tu pourrais aider un peu !

Il grogne, se lève et claque la porte de sa chambre. Je reste seule avec ma mère, qui soupire en posant une assiette devant moi.

— Tu vas finir comme ton frère si tu continues comme ça…

Je baisse les yeux. Je voudrais lui dire que je fais de mon mieux, que je rêve juste d’un peu de paix à la maison. Mais ici, la paix n’existe pas.

Le lendemain matin, je me réveille au son des klaxons et des bus TEC qui passent sous ma fenêtre. Mon père est déjà parti pour son poste à l’usine Cockerill. Il rentre tard, fatigué, sentant la sueur et le métal chaud. Parfois il s’assied à table sans un mot, parfois il s’énerve pour un rien.

Ce samedi-là, tout bascule. Je rentre plus tôt que prévu d’une répétition de théâtre au centre culturel des Chiroux. En ouvrant la porte, j’entends des voix dans la cuisine :

— Tu crois qu’on va tenir longtemps comme ça ? demande ma mère d’une voix brisée.

— J’en peux plus, répond mon père. Les factures s’accumulent, Thomas fait n’importe quoi… Et Aurélie…

Je retiens mon souffle. Ma mère éclate en sanglots.

— Elle n’a rien demandé, elle…

Je recule doucement et sors sans bruit. Je marche longtemps dans les rues mouillées de Liège, croisant des étudiants qui rient devant la gare des Guillemins, des vieux qui jouent au Lotto dans les cafés enfumés. J’ai envie de crier mais aucun son ne sort.

Le soir venu, Thomas rentre avec un œil au beurre noir et une odeur d’alcool sur les vêtements.

— Qu’est-ce qui t’est arrivé ?

Il me regarde avec une haine froide.

— Occupe-toi de tes affaires !

Il claque la porte si fort que le cadre de la photo familiale tombe au sol. Je ramasse le verre brisé en silence. Sur la photo, on sourit tous les quatre devant les arcades du parc d’Avroy. C’était il y a cinq ans ; on aurait dit une autre famille.

Les semaines passent. À l’école, je m’accroche à mes études comme à une bouée. Madame Delvaux me pousse à participer au concours d’éloquence francophone ; c’est elle qui croit encore en moi quand tout s’effondre à la maison.

Un soir de décembre, alors que Liège s’illumine pour les fêtes et que l’odeur des gaufres envahit les rues du Carré, Thomas ne rentre pas. Ma mère tourne en rond dans le salon ; mon père fait semblant de regarder le foot sur RTL-TVI.

À minuit, on frappe à la porte : deux policiers sont là.

— Votre fils a été arrêté pour vol à l’étalage chez Delhaize…

Ma mère s’effondre sur le carrelage froid. Mon père serre les poings si fort que ses jointures blanchissent.

Après cette nuit-là, plus rien n’est pareil. Thomas est placé en foyer éducatif à Herstal ; ma mère ne quitte plus sa chambre ; mon père dort sur le canapé.

Je deviens invisible. Je prépare le café le matin, je fais les courses chez Colruyt avec les tickets-repas que ma mère oublie sur la table. Parfois je croise Madame Delvaux au marché de la Batte ; elle me sourit tristement.

Un jour de printemps, alors que les jonquilles fleurissent sur les quais de Meuse, je reçois une lettre de Thomas. Il écrit :

« Je suis désolé pour tout ce que je t’ai fait subir. Ici c’est dur mais je réfléchis beaucoup. J’espère qu’un jour tu pourras me pardonner… »

Je pleure longtemps en lisant ces mots. Peut-être qu’il n’est pas trop tard pour nous.

À l’école, je remporte le concours d’éloquence avec un texte sur « La famille : force ou faiblesse ? ». Toute la salle se lève pour applaudir ; Madame Delvaux a les larmes aux yeux.

Quand je rentre ce soir-là, ma mère m’attend dans la cuisine avec un gâteau aux pommes — son premier sourire depuis des mois.

— Je suis fière de toi, Aurélie…

Mon père entre à son tour et pose une main maladroite sur mon épaule.

— On va essayer d’être meilleurs… tous ensemble.

Ce soir-là, pour la première fois depuis longtemps, on dîne sans cris ni silences gênants. On parle du passé, du futur — timidement — comme si on apprenait à être une famille à nouveau.

Mais parfois je me demande : est-ce que les blessures du passé peuvent vraiment guérir ? Est-ce qu’on peut reconstruire ce qui a été brisé ? Et vous… croyez-vous que l’amour suffit pour tout réparer ?