Entre les murs de Liège : une vie, des silences

— Tu crois que c’est facile pour moi, hein ? Tu crois que j’ai choisi cette vie ?

La voix de mon père résonne encore dans la cuisine, même des années après. Ce soir-là, la pluie frappait les vitres de notre appartement à Seraing, et l’odeur du café froid se mêlait à celle du tabac. J’avais seize ans, et je venais de rentrer plus tard que prévu. Ma mère, assise à côté du vieux poêle, triturait nerveusement son alliance. Mon père, lui, faisait les cent pas, le visage rouge, les poings serrés.

— Benoît, tu m’écoutes quand je te parle ?

Je n’avais pas envie de répondre. J’avais passé la soirée chez mon ami François à jouer à la console et à parler de tout sauf de nos familles. Chez lui, on riait fort, on mangeait des frites devant la télé. Chez moi, chaque mot semblait peser une tonne.

— Je t’ai demandé où t’étais !

— Chez François…

Il a claqué la main sur la table. Ma mère a sursauté.

— Chez François ! Toujours chez les autres ! T’as pas honte ? Tu sais combien je me tue à l’usine pour que tu puisses avoir un toit ?

Je sentais la colère monter en moi. Mais je savais qu’il ne fallait pas répondre. Pas ce soir. Pas alors que la paye venait de tomber et qu’il avait déjà bu deux bières de trop.

— Laisse-le, Luc — a murmuré ma mère.

Mais il ne l’a pas écoutée. Il ne l’écoutait jamais vraiment. Il s’est tourné vers elle, les yeux brillants.

— Et toi, tu dis rien ? C’est ton fils aussi !

Elle a baissé la tête. J’ai eu envie de crier, de tout casser. Mais je me suis contenté de monter dans ma chambre, claquant la porte derrière moi. J’ai entendu mon père jurer, puis le silence. Un silence lourd, épais comme le brouillard sur la Meuse.

Cette nuit-là, j’ai compris que quelque chose s’était brisé. Que je ne pourrais plus jamais regarder mon père comme avant.

Le lendemain matin, il était parti avant l’aube pour son poste à l’usine Cockerill. Ma mère préparait le café en silence. Je me suis assis en face d’elle.

— Maman…

Elle a levé les yeux vers moi, fatigués, cernés.

— Il t’aime, tu sais… Il est juste… fatigué.

Fatigué. C’était le mot qu’on utilisait pour tout expliquer ici : la colère, le silence, les coups parfois aussi. Fatigué par le travail, par la vie chère, par les factures qui s’accumulent sur le buffet.

À l’école, je faisais semblant d’être comme les autres. Mais je savais que j’étais différent. Je n’avais pas de nouveaux vêtements à chaque rentrée comme Maxime ou Julie. Je n’allais pas au ski en février. Mais j’avais François — son rire communicatif, sa mère qui me préparait des gaufres quand je venais.

Un jour, alors que je rentrais chez moi plus tôt que prévu, j’ai surpris une conversation entre mes parents.

— On ne pourra pas payer tout ça… La chaudière est encore tombée en panne…

— On trouvera une solution, Luc…

— Toujours des solutions ! Et si on n’en trouve pas ? Tu veux qu’on finisse à la rue ?

J’ai reculé doucement dans le couloir. J’ai compris ce jour-là que mes parents avaient peur. Peur de ne pas s’en sortir. Peur de l’avenir.

L’année suivante, mon père a perdu son emploi lors d’une restructuration. Il est rentré un soir avec le visage fermé.

— C’est fini… Ils ferment l’atelier…

Ma mère a posé sa main sur la sienne. Il l’a repoussée violemment.

— Laisse-moi !

Les semaines qui ont suivi ont été un enfer. Mon père buvait plus que jamais. Les disputes éclataient pour un rien : une facture oubliée, un repas trop salé, un regard de travers. Moi, je fuyais la maison dès que possible.

Un soir d’hiver, alors que la neige tombait sur les toits gris de Seraing, mon père est rentré plus tard que d’habitude. Il titubait dans le couloir.

— Benoît ! Viens ici !

J’ai hésité. Ma mère m’a supplié du regard de ne pas y aller. Mais j’y suis allé quand même.

— Tu crois que t’es mieux que moi ? Tu crois que tu vas réussir là où j’ai échoué ?

Je n’ai rien dit. Il m’a regardé longtemps, puis il a éclaté en sanglots. C’était la première fois que je voyais mon père pleurer.

Cette nuit-là, il a dormi sur le canapé. Le lendemain matin, il est parti sans un mot.

Quelques semaines plus tard, il a quitté la maison pour s’installer chez sa sœur à Namur. Ma mère est restée seule avec moi dans cet appartement trop grand pour deux.

J’ai commencé à travailler dans une petite librairie du centre-ville pour aider à payer les factures. Les clients venaient acheter Le Soir ou La Meuse, râlaient contre le gouvernement ou le prix du mazout.

Un jour, alors que je rangeais des livres dans les rayons, François est entré dans la boutique.

— Tu viens au foot ce soir ?

J’ai hésité.

— Je peux pas… Faut que je rentre aider ma mère.

Il m’a regardé avec tristesse.

— T’es plus jamais là… On dirait que t’as disparu.

Il avait raison. Je m’étais enfermé dans une routine : boulot, maison, factures. À dix-huit ans à peine.

Un soir d’été, alors que Liège vibrait au rythme des Francofolies et que tout le monde semblait heureux dehors, ma mère s’est effondrée dans la cuisine.

— J’en peux plus…

Je l’ai prise dans mes bras comme elle m’avait pris dans les siens quand j’étais enfant. J’ai compris alors que c’était à mon tour d’être fort.

Les années ont passé. J’ai quitté Seraing pour aller étudier à Louvain-la-Neuve grâce à une bourse. Ma mère est restée seule mais venait me voir dès qu’elle pouvait. Mon père est mort d’un infarctus à cinquante-sept ans dans un petit appartement triste à Namur.

Le jour de son enterrement, il pleuvait comme ce soir-là où tout avait basculé dans notre cuisine. J’ai regardé sa tombe et j’ai pensé à toutes ces choses qu’on ne s’était jamais dites.

Aujourd’hui encore, parfois en passant devant une usine désaffectée ou en entendant un accent liégeois dans le train, je repense à lui. À nous.

Est-ce qu’on peut vraiment échapper à ce qu’on a vécu enfant ? Ou bien traîne-t-on toujours avec soi les fantômes du passé ?