Entre les murs du passé : le dernier hiver de Marie Delvaux
— Tu ne peux plus rester seule, maman. C’est dangereux, tu comprends ?
La voix de Sophie tremblait, mais son regard restait dur. Je serrais la poignée de mon vieux sac à main, celui que j’avais acheté au marché de Jambes il y a vingt ans, comme si ce cuir usé pouvait me protéger de la réalité. Autour de nous, le salon baignait dans une lumière blafarde, et dehors, la neige tombait sur les toits de Namur, étouffant les bruits de la ville.
— Je ne suis pas une enfant, Sophie. J’ai vécu seule toute ma vie, même après le départ de ton père. Tu te souviens ?
Elle détourna les yeux, gênée. Je savais qu’elle se rappelait. Comment oublier ces années où j’avais tout fait pour elle et son frère, Benoît ? Les petits-déjeuners pressés avant l’école communale, les trajets en bus pour aller voir les grands-parents à Dinant, les disputes pour des broutilles, les rires aussi, parfois. Mais tout cela semblait si loin, comme si ça appartenait à une autre femme, une autre vie.
— Ce n’est pas une question d’âge, maman. Tu as failli mettre le feu à la cuisine la semaine dernière. Et puis… tu oublies des choses. Tu as laissé la porte ouverte toute la nuit.
Je sentis la honte me brûler les joues. Oui, j’oubliais. Parfois, je me retrouvais dans le couloir sans savoir ce que j’étais venue y faire. Mais de là à m’enfermer dans cette maison de repos, entourée de vieux qui sentent la naphtaline et la soupe ?
— Je ne veux pas y aller, soufflai-je. Je veux rester chez moi.
Sophie soupira, fatiguée. Elle avait ses propres problèmes : un divorce difficile, deux enfants turbulents, un boulot à la commune qui ne la passionnait plus. Je savais qu’elle n’en pouvait plus. Mais moi non plus.
Quelques jours plus tard, je me retrouvai devant la porte de la Résidence Les Tilleuls, mon sac à la main, le cœur serré. Une infirmière au sourire mécanique m’accueillit :
— Bonjour Madame Delvaux. On va bien s’occuper de vous ici, vous verrez.
Je n’ai rien répondu. J’ai suivi le couloir, mes pas résonnant sur le carrelage froid. Dans ma chambre, il y avait un lit simple, une armoire, une fenêtre donnant sur le parking. L’odeur de désinfectant me piquait le nez. J’ai posé mon sac sur le lit et je me suis assise, les mains tremblantes.
Les premiers jours furent un supplice. Les autres résidents marmonnaient dans leur coin, certains criaient la nuit. Je partageais ma chambre avec Lucienne, une ancienne institutrice de Charleroi qui parlait sans arrêt de ses chats morts. Les repas étaient fades, la télévision toujours trop forte. Je me sentais invisible, comme un fantôme.
Un matin, alors que je regardais la neige tomber derrière la vitre, Benoît est venu me voir. Il avait ce sourire gêné qu’il arborait toujours quand il ne savait pas quoi dire.
— Salut, maman. Ça va ?
Je n’ai pas répondu tout de suite. Il a sorti une boîte de pralines Leonidas de son sac et l’a posée sur la table de chevet.
— Tu te souviens quand on allait à la foire de Namur ? Tu me laissais choisir une gaufre ou une pomme d’amour…
J’ai souri malgré moi. Oui, je me souvenais. Mais ce temps-là était révolu. Maintenant, il venait me voir par devoir, entre deux réunions et un match de foot de son fils.
— Tu sais, Sophie fait ce qu’elle peut…
Je l’ai coupé net :
— Je ne lui en veux pas. Mais je n’ai plus rien à faire ici.
Il a baissé les yeux. Je savais qu’il ne comprenait pas. Comment expliquer ce sentiment d’être déjà morte alors que mon cœur battait encore ?
Les semaines passaient, toutes identiques. Les jours se succédaient, rythmés par les repas, les médicaments, les visites médicales. Parfois, je surprenais des bribes de conversations dans le couloir :
— Tu as vu la nouvelle ? Elle pleure tout le temps…
— C’est normal, ici on finit tous par pleurer.
Un soir, alors que je feuilletais un vieux magazine, Lucienne s’est tournée vers moi :
— Tu sais, Marie, on n’est pas mortes. On est juste… en attente.
Ses mots m’ont frappée en plein cœur. Était-ce ça, la vieillesse ? Une salle d’attente avant la fin ?
Un dimanche, Sophie est venue avec ses enfants. Ils couraient partout, renversant une chaise, riant trop fort. J’ai voulu les gronder, mais ma voix s’est perdue dans le brouhaha. Sophie m’a prise à part :
— Maman, je sais que c’est dur. Mais je ne pouvais pas faire autrement. Je suis désolée.
J’ai vu des larmes dans ses yeux. Pour la première fois, j’ai compris qu’elle souffrait aussi. Que cette décision n’était facile pour personne.
— Tu sais, Sophie… Quand j’étais jeune, j’ai juré que jamais je ne finirais comme ma mère, seule dans une maison de repos. Et pourtant…
Elle m’a serrée dans ses bras. J’ai senti son parfum, celui qu’elle portait adolescente. J’ai fermé les yeux, retenant mes propres larmes.
Les jours suivants, j’ai essayé de m’adapter. J’ai commencé à parler avec Lucienne, à participer aux ateliers de peinture, à marcher dans le jardin quand il faisait beau. Ce n’était pas la vie dont j’avais rêvé, mais c’était la mienne.
Un soir, alors que je regardais le ciel s’assombrir derrière la fenêtre, je me suis demandé :
Comment en sommes-nous arrivés là ? Est-ce que l’amour suffit à réparer ce qui a été brisé ?
Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?