Entre les murs de Liège : l’écho d’un amour perdu

— Tu vas encore rentrer tard, hein ?

La voix de Thomas résonne dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la poignée de la cafetière, mes doigts tremblent. Il est 18h47, la pluie tambourine contre les vitres de notre appartement à Outremeuse. J’ai l’impression d’étouffer dans ce deux-pièces où chaque objet me rappelle ce que nous avons perdu.

— Je termine juste un dossier, je ne serai pas longue, je promets, dis-je, la gorge serrée.

Il ne répond pas. Il enfile sa veste, attrape ses clés, et la porte claque. Le silence retombe, lourd, pesant. Je reste là, seule, à fixer la trace de ses chaussures mouillées sur le carrelage. C’est toujours la même histoire depuis des mois. Depuis que Thomas a perdu son emploi à l’usine de Herstal, tout s’est effondré. Il passe ses journées à envoyer des CV, à regarder la RTBF, à s’énerver contre le gouvernement, contre moi, contre la vie.

Je m’appelle Sophie Delvaux. J’ai 34 ans, je travaille comme secrétaire médicale à la clinique Saint-Joseph. J’ai grandi à Seraing, dans une famille où l’on ne parlait pas beaucoup, où l’on encaissait les coups durs en silence. Je croyais que l’amour pouvait tout réparer. Mais ce soir, je sens que quelque chose s’est brisé pour de bon.

Je me laisse tomber sur le canapé, les larmes me montent aux yeux. Je pense à maman, à papa, à mon frère Julien qui ne me parle plus depuis ce fameux Noël où tout a explosé. Je revois la table dressée, la dinde, les couverts en argent, et la voix de papa qui tonne :

— Tu crois que c’est une vie, ça ? Travailler pour des miettes, supporter un homme qui ne fait rien de ses journées ?

J’avais crié, j’avais défendu Thomas, j’avais dit que l’amour, ça suffisait. Mais ce soir, je n’en suis plus si sûre.

Le téléphone vibre. Un message de ma collègue, Aline : « Courage ma belle. Si tu veux, on va boire un verre après le boulot demain ? »

Je souris tristement. Aline, c’est mon rayon de soleil, la seule qui sait tout. Elle aussi, elle a connu la galère, les fins de mois difficiles, les disputes pour un paquet de frites ou une facture d’électricité. Ici, en Wallonie, on apprend vite à compter, à se serrer la ceinture, à faire semblant que tout va bien.

Je me lève, j’ouvre la fenêtre. L’air froid me gifle le visage. Je regarde les lumières de la ville, les bus TEC qui filent dans la nuit, les étudiants qui rient sous la pluie. J’ai envie de hurler, de tout envoyer valser. Mais je referme la fenêtre, je me fais un thé, et je m’assieds devant la télé. Un vieux film belge passe sur La Une. Je n’écoute pas vraiment. Je pense à Thomas, à ses yeux fatigués, à sa colère sourde. Je pense à moi, à ce que je suis devenue.

Le lendemain matin, je me réveille seule. Thomas n’est pas rentré. Son oreiller est froid. Je trouve un mot sur la table : « Je vais chez ma mère. J’ai besoin de réfléchir. »

Je sens mon cœur se serrer. Je prends une douche, je m’habille en vitesse, je file au boulot. Dans le bus, je croise Madame Dupuis, une vieille voisine du quartier Sainte-Marguerite. Elle me sourit, me demande des nouvelles. Je mens, comme d’habitude.

— Tout va bien, merci. Et vous ?

Elle me raconte ses douleurs, ses souvenirs d’avant, quand Liège était une ville prospère, quand les usines tournaient à plein régime. Je l’écoute à peine. Je pense à Thomas, à sa mère qui ne m’a jamais aimée, à ses frères qui me regardent de travers parce que je viens « d’en bas ».

À la clinique, la journée passe lentement. Je fais des photocopies, je réponds au téléphone, je souris aux patients. Mais à l’intérieur, je suis vide. Aline me prend la main à la pause café.

— Tu veux en parler ?

Je secoue la tête. Les mots restent coincés. Je me sens coupable, honteuse. J’ai l’impression d’avoir échoué, de ne pas être à la hauteur. Ici, on ne divorce pas, on ne parle pas de ses problèmes. On fait bonne figure, on serre les dents.

Le soir, je rentre chez moi. L’appartement est silencieux. Je m’effondre sur le lit, je pleure toutes les larmes de mon corps. Je repense à notre rencontre, à la fête du 15 août, aux feux d’artifice sur la Meuse, à la promesse qu’on s’était faite : « On s’en sortira, ensemble. »

Mais la vie en a décidé autrement. Les factures s’accumulent, les rêves s’effritent. Je me demande si l’amour suffit vraiment, si on peut encore croire au bonheur quand tout s’écroule autour de soi.

Quelques jours passent. Thomas ne donne pas de nouvelles. Je croise sa mère au Delhaize. Elle me lance un regard glacial.

— Tu l’as poussé à bout, tu sais. Il n’était pas comme ça avant toi.

Je ravale mes larmes, je serre les poings. Je voudrais lui crier que ce n’est pas vrai, que j’ai tout donné, que j’ai tout sacrifié. Mais à quoi bon ?

Le soir, je reçois un message de Julien, mon frère. Il veut qu’on se voie. Je n’ose pas refuser. On se retrouve dans un petit café du Carré. Il commande une Jupiler, moi un thé.

— Sophie, faut que tu te réveilles. Tu peux pas continuer comme ça. Thomas, il reviendra pas. Faut que tu penses à toi, maintenant.

Je le regarde, les larmes aux yeux. Il a raison, mais je n’y arrive pas. Je me sens responsable, coupable. Ici, on ne laisse pas tomber les siens. On tient bon, coûte que coûte.

Les semaines passent. Je m’accroche à mon boulot, à Aline, à quelques sourires volés dans la rue. Je commence à sortir un peu, à respirer. Mais le vide est toujours là. Parfois, la nuit, je rêve que Thomas revient, qu’il s’excuse, qu’on recommence tout à zéro. Mais au réveil, il n’y a que le silence, et l’odeur froide du matin.

Un soir, alors que je rentre du travail, je trouve Thomas devant la porte. Il a l’air fatigué, vieilli. Il me regarde, les yeux pleins de regrets.

— Je suis désolé, Sophie. J’ai merdé. Mais je crois qu’on s’est perdus, toi et moi.

Je sens mon cœur se briser une seconde fois. Je voudrais lui dire de rester, de tout recommencer. Mais je sais que c’est fini. Je le laisse entrer, on parle longtemps, on pleure, on rit même un peu. Puis il repart, sans se retourner.

Ce soir, je suis seule dans notre appartement. Je regarde les lumières de Liège, je pense à tout ce qu’on a vécu, à tout ce qu’on a perdu. Je me demande si un jour, je saurai aimer à nouveau, si je pourrai pardonner, avancer.

Est-ce que l’amour suffit vraiment à réparer les blessures du quotidien ? Ou faut-il apprendre à se reconstruire, seul, dans le silence des nuits belges ?