Sous le ciel gris de Liège : une vie en morceaux
— Tu fais quoi avec toutes ces affaires, Catherine ?
La voix de ma mère résonne dans le couloir, tranchante comme une lame. Je sursaute, le vieux pull de papa entre les mains, celui qu’il portait chaque dimanche pour aller chercher le pain à la boulangerie du coin. Je ne réponds pas tout de suite. J’ai la gorge serrée. Je sens son regard peser sur moi, mélange de reproche et d’inquiétude.
— Je les mets en vente sur 2ememain, maman. J’en ai marre de tout ça. Ça prend la poussière, ça me rappelle trop de choses…
Elle s’approche, attrape le pull, le serre contre elle. Ses yeux se mouillent.
— Tu ne peux pas tout jeter comme ça, Catherine. Ce sont nos souvenirs…
Je détourne la tête. Les souvenirs, justement. Ils me collent à la peau comme une seconde couche de tristesse. Depuis que papa est parti, la maison est trop grande, trop silencieuse. Mon frère, Benoît, ne vient plus que pour les fêtes, et encore, il trouve toujours une excuse pour repartir vite à Bruxelles. Maman s’accroche à chaque objet comme à une bouée de sauvetage. Moi, je m’y noie.
Je me souviens du jour où tout a basculé. C’était un matin d’octobre, il pleuvait sur Liège comme souvent. Papa n’est pas revenu de sa promenade. Un accident bête, une voiture qui ne s’arrête pas au passage piéton. Depuis, tout est gris. Même le ciel semble pleurer avec nous.
— Catherine, tu m’entends ?
Je sursaute encore. Maman me regarde, les bras croisés.
— Tu ne peux pas décider toute seule. C’est aussi ma maison.
Je sens la colère monter en moi.
— Mais tu ne comprends pas ! J’étouffe ici ! Chaque objet me rappelle qu’il n’est plus là, que Benoît s’en fout, que je suis seule à tout porter !
Un silence lourd s’installe. J’ai crié plus fort que je ne le voulais. Maman s’assied sur le canapé, le pull toujours serré contre elle.
— Tu crois que c’est facile pour moi ? Tu crois que je ne souffre pas ?
Je m’effondre à côté d’elle. On pleure ensemble, sans bruit. Les larmes coulent sur nos joues, se mêlent à la laine du vieux pull.
Plus tard, je monte dans ma chambre. Je regarde la pile d’objets à vendre : des livres jaunis, des bibelots moches, des photos de vacances à la mer du Nord. Je prends mon téléphone, ouvre l’application 2ememain. Je prends une photo du pull. Mes mains tremblent.
Un message de Benoît s’affiche : « Je passe ce week-end. On doit parler. »
Je sens l’angoisse monter. Benoît et moi, on ne se parle plus vraiment depuis l’enterrement. Il m’en veut d’être restée à Liège, de ne pas avoir « avancé ». Moi, je lui en veux d’être parti, de nous avoir laissées seules avec maman et les souvenirs.
Le samedi arrive. Benoît débarque avec son air pressé, son manteau chic de Bruxellois. Il embrasse maman, me serre la main à peine.
— Alors, c’est quoi cette histoire de tout vendre ?
Je sens la dispute venir. Maman s’éclipse dans la cuisine.
— Tu ne comprends pas, Benoît. On ne peut pas continuer comme ça. La maison est trop grande, trop pleine de souvenirs. On doit avancer.
Il soupire.
— Avancer ? Tu crois que vendre trois babioles va changer quoi ? Papa ne reviendra pas.
Je serre les dents.
— Justement. Il ne reviendra pas. Et toi non plus, tu ne reviens jamais vraiment.
Il me regarde, blessé.
— Tu crois que c’est facile pour moi ? J’ai ma vie à Bruxelles, mon boulot…
— Et nous alors ? On compte pour du beurre ?
Maman entre, pose une tarte au riz sur la table. Elle essaie de détendre l’atmosphère.
— Mangez, les enfants. Ça va refroidir.
On mange en silence. La tarte a le goût de l’enfance, mais aussi celui des regrets. Après le repas, Benoît propose :
— On pourrait vendre la maison et prendre un appartement plus petit pour maman. Partager l’argent.
Maman pâlit.
— Je ne veux pas partir d’ici. C’est ma vie, cette maison.
Je sens la panique monter en elle. Je comprends. Mais moi, je ne peux plus rester enfermée dans ce mausolée de souvenirs.
Les semaines passent. Les objets partent un à un : le vieux tourne-disque de papa à un étudiant Erasmus, les livres à une dame du quartier, les bibelots à une brocanteuse flamande qui me tutoie sans gêne. À chaque vente, un morceau de moi s’en va aussi.
Un soir, alors que je range les dernières affaires dans des cartons, maman s’assied à côté de moi.
— Tu sais, Catherine… Peut-être que tu as raison. Peut-être qu’il faut laisser partir certaines choses pour pouvoir avancer.
Je la regarde, surprise. Elle sourit tristement.
— Mais promets-moi qu’on gardera au moins le pull de papa.
Je hoche la tête. On s’enlace longtemps.
Quelques mois plus tard, Benoît revient avec sa compagne flamande, Els. Ils parlent d’avenir, d’un appartement pour maman près du parc d’Avroy. Maman hésite encore, mais elle commence à trier elle aussi.
Un matin, je me réveille et je réalise que la maison est plus légère. L’air circule mieux. Les souvenirs sont toujours là, mais ils font moins mal.
Je me demande souvent si on peut vraiment tourner la page sans trahir ceux qu’on aime. Est-ce que vendre nos souvenirs, c’est les oublier ? Ou est-ce simplement leur donner une nouvelle vie ailleurs ?
Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?