Les pommes du destin : Retour à Liège
« Tu comptes rester longtemps ici, Marie ? »
La voix de mon frère, Luc, résonne dans la cuisine froide, entre la cafetière ébréchée et la vieille horloge qui ne sonne plus. Je serre la tasse entre mes mains, le regard perdu dans la buée de la fenêtre. Dehors, le jardin de notre enfance est envahi par les herbes folles, les pommiers croulent sous les fruits, mais personne ne les ramasse.
« Je ne sais pas, Luc. Peut-être. »
Il soupire, s’appuie contre le chambranle, les bras croisés. « Tu sais bien que maman ne va pas mieux. Et moi, je ne peux pas tout gérer tout seul. »
Je détourne les yeux. Depuis mon retour à Liège, tout me semble à la fois familier et étranger. Les rues pavées, les façades en briques rouges, le parfum de la gaufre chaude au coin de la place Saint-Lambert… Mais la maison, elle, est pleine de fantômes.
Je suis partie il y a quinze ans, après cette nuit où papa n’est jamais rentré. On a dit accident, mais personne n’a jamais vraiment su. Maman s’est enfermée dans le silence, Luc a pris la relève de la petite épicerie, et moi, j’ai fui. Bruxelles d’abord, puis Paris. Je n’ai jamais vraiment trouvé ma place ailleurs, mais je n’ai jamais eu le courage de revenir. Jusqu’à ce coup de fil de Luc, il y a deux semaines : « Maman ne parle plus. Elle ne mange presque plus. »
Je suis rentrée en train, le cœur serré, la valise pleine de regrets.
Le soir, dans le salon, maman est assise dans son fauteuil, les yeux fixés sur la télévision éteinte. Je m’agenouille à côté d’elle, je prends sa main. Sa peau est fine, presque transparente.
« Maman… Tu te souviens de moi ? »
Elle cligne des yeux, esquisse un sourire triste. « Ma petite Marie… »
Luc entre, pose une assiette sur la table. « Elle ne mange que les pommes du jardin. »
Je me lève, j’ouvre la porte-fenêtre. L’air du soir est chargé d’humidité, de cette odeur de terre mouillée et de pommes mûres. Je traverse la pelouse, je ramasse un fruit tombé. Il est rouge, taché de brun, mais il sent bon. Je croque dedans. Le goût me ramène à l’enfance, aux après-midis d’automne où papa nous lançait des pommes depuis l’échelle, où maman riait encore.
La nuit, je dors mal. Les souvenirs me hantent. Je revois la dispute entre papa et Luc, ce soir-là, juste avant que tout bascule. Je me souviens des cris, des portes qui claquent, du silence qui a suivi. J’ai toujours cru que Luc savait quelque chose qu’il ne disait pas.
Le lendemain, je descends à l’épicerie. Les rayons sont à moitié vides, les clients rares. Une vieille dame me reconnaît : « Marie Delvaux ! Tu es revenue ? »
Je souris, gênée. « Oui, pour un moment… »
Elle secoue la tête. « Tout le monde part, tu sais. Les jeunes ne veulent plus rester ici. »
Je regarde autour de moi : les vitrines fermées, les affiches déchirées du festival de jazz, les bancs vides devant l’église. La Wallonie se vide, doucement, inexorablement.
Le soir, Luc et moi nous disputons. Il m’accuse d’être partie, de l’avoir laissé seul avec maman et l’épicerie. Je lui crie que j’avais besoin de vivre, que je ne pouvais pas rester enfermée ici à étouffer sous les non-dits.
« Tu crois que c’était facile pour moi ? » hurle-t-il. « Tu crois que j’ai choisi ? »
Je claque la porte, je sors dans le jardin. La lune éclaire les pommiers. Je m’assieds sous l’un d’eux, je pleure en silence.
Plus tard, maman me rejoint. Elle s’assied à côté de moi, pose sa main sur la mienne.
« Tu sais, Marie… Ton père… »
Sa voix tremble. Elle n’a jamais parlé de cette nuit-là. Je retiens mon souffle.
« Il voulait partir aussi. Il n’en pouvait plus. Mais il avait peur de nous laisser seuls. »
Je sens une boule dans ma gorge. « Pourquoi tu ne m’as jamais rien dit ? »
Elle soupire. « On croit protéger les enfants en leur cachant la vérité. Mais parfois, on ne fait qu’ajouter de la douleur. »
Je comprends alors que chacun porte ses propres blessures, ses propres regrets. Que le silence est parfois plus lourd que les mots.
Les jours passent. Je m’occupe du jardin, je fais des compotes avec les pommes, j’essaie de redonner vie à la maison. Luc et moi parlons peu, mais il y a moins de colère dans ses gestes. Un soir, il me tend une photo jaunie : papa, maman, Luc et moi, devant le pommier en fleurs.
« On était heureux, tu te souviens ? »
Je hoche la tête, les larmes aux yeux.
Un matin, maman ne se réveille pas. Elle est partie doucement, sans bruit, comme elle a vécu ces dernières années. Luc et moi restons longtemps assis à côté d’elle, sans parler.
Après l’enterrement, la maison semble encore plus vide. Luc me propose de rester, de reprendre l’épicerie avec lui. Mais je sens que mon chemin est ailleurs. J’ai besoin de partir, mais cette fois, je ne fuis pas : je me réconcilie avec mon passé.
Avant de partir, je cueille une pomme dans le jardin. Je la glisse dans ma poche, comme un talisman.
En montant dans le train pour Bruxelles, je regarde une dernière fois la maison qui s’éloigne. Je me demande : peut-on vraiment revenir chez soi ? Ou bien emporte-t-on toujours un morceau de ses racines, où qu’on aille ?
Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ? Seriez-vous restés ou seriez-vous partis ?