Entre les rails et les rêves : La confession de Sophie Delvaux
— Tu crois vraiment que tu peux continuer comme ça, Sophie ?
La voix de ma mère résonnait encore dans ma tête alors que je m’effondrais sur la banquette froide du métro. J’avais quitté la maison familiale à Namur il y a dix ans, mais chaque fois que je retournais voir mes parents, c’était la même rengaine. Ce soir, après une énième dispute, j’avais fui le repas de famille, laissant derrière moi le parfum du stoemp et la chaleur du feu ouvert. J’avais mis mes escarpins noirs — pourquoi ? Pour me donner du courage ? Pour prouver que j’étais encore capable de marcher la tête haute, même si mes rêves s’effritaient ?
La rame s’ébranla. Je regardai mon reflet dans la vitre sombre. Les traits tirés, les yeux cernés, mais toujours ce rouge à lèvres carmin, comme un bouclier. « À ton âge, tu devrais penser à te poser », lançait souvent mon père, Luc Delvaux, ancien cheminot de la SNCB. Mais moi, je voulais peindre, exposer mes toiles à Bruxelles ou à Liège, pas finir derrière un guichet ou dans une administration communale comme ma sœur Julie.
Le métro s’arrêta à Arts-Loi. Une femme monta avec un enfant endormi dans les bras. Elle me jeta un regard fatigué, complice. Je me demandai si elle aussi avait dû se battre pour exister autrement.
Mon téléphone vibra. Un message de Julie : « Maman pleure. Tu pourrais faire un effort. »
Je serrai les dents. Pourquoi était-ce toujours à moi de faire des efforts ? Pourquoi mon choix de vie était-il une offense ?
Je repensai à la scène du dîner :
— Tu vas encore demander de l’argent à papa ? avait lancé Julie en coupant sa viande.
— Non, je voulais juste partager mon projet d’expo…
— Une expo ? Encore ? Tu crois pas qu’il serait temps de trouver un vrai boulot ?
Maman avait baissé les yeux. Papa avait soupiré.
— Sophie, on t’aime, mais on ne peut pas t’aider éternellement.
J’avais quitté la table en claquant la porte.
Le métro filait sous Bruxelles. Je pensais à mon atelier à Saint-Gilles, minuscule et glacé l’hiver. À mes toiles entassées contre le mur, à l’odeur d’acrylique qui imprégnait mes vêtements. À mes petits boulots : serveuse au café Belga, caissière chez Delhaize, prof d’arts plastiques dans une école communale où les élèves me lançaient des boulettes de papier.
Mais peindre me sauvait. Quand je posais les couleurs sur la toile, j’oubliais tout : les factures impayées, les regards déçus de mes parents, le vide de mon frigo. Je pensais à Magritte, à Ensor — eux aussi avaient été incompris.
Un homme monta à Porte de Namur. Il portait un costume élimé et tenait un bouquet de fleurs fanées. Il s’assit en face de moi et me sourit tristement.
— Dure journée ? demanda-t-il en français avec un accent bruxellois.
J’hochai la tête.
— On dirait que le monde entier attend qu’on rentre dans le moule…
Il acquiesça.
— Moi aussi, j’ai voulu être musicien. Mais bon…
Il haussa les épaules et caressa les pétales défraîchis.
Je souris faiblement. Nous étions nombreux à rêver d’autre chose.
Le métro ralentit à Louise. Je descendis précipitamment, aspirant l’air froid de la nuit bruxelloise. Les pavés luisaient sous la pluie fine. Je remontai l’avenue Louise en direction de mon atelier. Les vitrines des boutiques de luxe me renvoyaient mon reflet : une femme seule, fatiguée mais debout.
En arrivant chez moi, je trouvai une lettre glissée sous la porte. C’était une convocation du CPAS : « Votre dossier sera examiné le 15 mars ». Encore cette humiliation…
Je m’effondrai sur le vieux canapé récupéré chez Troc International. Les larmes coulèrent sans bruit. J’avais trente-sept ans et rien n’avait marché comme prévu.
Le lendemain matin, je reçus un appel inattendu :
— Bonjour madame Delvaux ? Ici Anne-Sophie Van Damme, de la galerie La Chouette Bleue à Ixelles. Nous avons vu vos œuvres sur Instagram… Seriez-vous disponible pour une rencontre ?
Mon cœur bondit dans ma poitrine.
— Oui… Oui bien sûr !
Je raccrochai en tremblant. Enfin une chance ! Mais aussitôt la peur revint : et si ce n’était qu’un rendez-vous pour rien ? Et si je n’étais pas assez bonne ?
J’appelai Julie pour lui annoncer la nouvelle. Elle répondit sèchement :
— C’est bien… Mais tu sais que maman va mal depuis hier soir ? Tu pourrais au moins t’excuser.
Je sentis la colère monter.
— Pourquoi c’est toujours moi qui dois m’excuser ? Pourquoi personne ne me comprend ?
— Parce que tu fais souffrir tout le monde avec tes choix égoïstes !
Je raccrochai brutalement.
Les jours suivants furent un tourbillon d’angoisse et d’espoir. Je préparai mon dossier artistique, nettoyai mon atelier comme si cela pouvait effacer mes échecs passés. La veille du rendez-vous, je n’arrivai pas à dormir.
À la galerie, Anne-Sophie Van Damme m’accueillit avec chaleur.
— Vos toiles sont puissantes… On sent toute la tension entre lumière et ombre. Vous avez déjà exposé ailleurs ?
Je bafouillai quelques mots sur une expo collective à Liège et deux ventes sur Facebook Marketplace.
— J’aimerais vous proposer une exposition solo en juin… Qu’en pensez-vous ?
J’eus du mal à y croire.
— Vraiment ?
Elle sourit.
— Vraiment. Bruxelles a besoin de voix comme la vôtre.
En sortant de la galerie, j’appelai maman. Sa voix était faible mais douce :
— Sophie… Tu vas bien ?
— Oui maman… J’ai une bonne nouvelle…
Un silence gêné s’installa.
— Tu sais… On a juste peur pour toi… On voudrait que tu sois heureuse…
J’avais envie de pleurer encore mais cette fois c’était différent : il y avait une lumière au bout du tunnel.
Le soir même, Julie m’envoya un message : « Félicitations pour ta galerie… Peut-être qu’on pourrait venir voir ton expo en famille ? »
Je souris tristement devant l’écran. Peut-être qu’un jour ils comprendraient vraiment qui j’étais.
Parfois je me demande : faut-il vraiment choisir entre ses rêves et sa famille ? Ou bien existe-t-il un chemin où l’on peut être soi-même sans blesser ceux qu’on aime ? Qu’en pensez-vous ?