Le cœur volé sous la pluie de Liège

— Tu ne comprends donc rien, Aurélie ?! hurle mon frère Damien, les poings serrés sur la table en formica, alors que la pluie martèle les vitres de notre petite maison à Seraing.

Je serre ma tasse de café, mes mains tremblent. Ma mère, Françoise, essuie nerveusement le plan de travail, comme si elle pouvait effacer la tension qui s’est installée dans la pièce. Mon père, Luc, lit son journal, mais je vois bien qu’il écoute chaque mot, prêt à intervenir.

— Damien, arrête… souffle maman. On ne va pas recommencer ce soir.

Mais Damien ne lâche pas. Il se lève brusquement, sa chaise grince sur le carrelage. — Tu vas vraiment partir à Bruxelles avec ce type ? Tu vas tout laisser tomber pour un gars que tu connais à peine ?

Je sens mes joues brûler. Je voudrais crier que ce n’est pas « un gars », que Vincent est différent, qu’il me comprend. Mais je n’ose pas. Je me contente de fixer la nappe en plastique, couverte de taches de sauce tomate.

— Damien, c’est sa vie… intervient enfin papa, d’une voix grave. Laisse-la faire ses choix.

Damien éclate de rire, amer. — Ses choix ? Tu veux dire comme toi, hein ? Comme quand t’as laissé maman toute seule pendant des mois pour aller bosser à Charleroi ?

Un silence glacial tombe. Je sens le cœur de maman se serrer. Elle détourne les yeux. Papa replie son journal avec lenteur.

Je voudrais disparaître. Je voudrais que tout soit simple, comme avant. Avant que Vincent n’entre dans ma vie, avant que Damien ne perde son boulot à l’usine Cockerill et ne devienne ce garçon en colère qui ne reconnaît plus sa sœur.

Je me souviens du jour où j’ai rencontré Vincent. C’était à la Foire de Liège, sous les lumières criardes des manèges. Il portait une écharpe du Standard et riait fort avec ses amis. Il m’a offert une gaufre chaude et m’a dit :

— T’as l’air triste… On dirait que t’as perdu ton cœur.

Je lui ai souri. Je ne savais pas encore qu’il allait vraiment me le voler.

Depuis ce soir-là, tout a changé. J’ai commencé à rêver d’ailleurs, de Bruxelles, de liberté. Mais ici, à Seraing, on ne part pas comme ça. On reste. On s’occupe des siens. On ne laisse pas tomber sa famille.

— Aurélie… commence maman d’une voix douce. Tu sais que tu peux tout me dire.

Je hoche la tête, incapable de parler. Si je pars avec Vincent, qui prendra soin de maman quand papa sera en déplacement ? Qui aidera Damien à retrouver du travail ?

Mais si je reste… Est-ce que je ne vais pas finir comme elle ? À attendre chaque soir un mari fatigué, à essuyer des larmes en silence ?

La pluie redouble dehors. J’entends les sirènes d’une ambulance au loin. La ville semble pleurer avec moi.

Plus tard dans la soirée, alors que tout le monde est couché, je descends dans la cuisine. Je trouve papa assis dans le noir, une bière Jupiler à la main.

— Tu dors pas ?

Il secoue la tête. — J’ai jamais su dormir quand il pleut comme ça.

Je m’assois en face de lui. Il me regarde longtemps avant de parler :

— Tu sais… Quand j’étais jeune, j’ai eu l’occasion de partir à Gand pour un boulot. J’ai pas osé. J’avais peur de laisser mes parents…

Il soupire.

— Parfois je me demande si j’ai fait le bon choix.

Je sens mes yeux s’embuer.

— Papa…

Il pose sa main sur la mienne.

— Quoi que tu décides, fais-le pour toi. Pas pour nous.

Le lendemain matin, je retrouve Damien dans le garage, en train de bricoler son vieux vélo.

— T’es venue me dire au revoir ? lance-t-il sans lever les yeux.

Je m’approche doucement.

— Je sais pas encore si je pars.

Il hausse les épaules.

— Fais ce que tu veux… Mais si tu reviens jamais, t’oublie pas d’où tu viens.

Je voudrais le prendre dans mes bras mais il se détourne. Je sens qu’il m’en veut déjà d’avoir pensé à partir.

Les jours passent. Vincent m’appelle chaque soir depuis Bruxelles. Il me parle d’un petit appartement près du parc Josaphat, d’un boulot dans une librairie où je pourrais travailler avec lui. Il me dit qu’il m’aime, qu’il a besoin de moi.

Mais ici, tout me retient : l’odeur du café le matin, les cris des enfants dans la cour de l’école communale, le vieux tram qui grince sur les rails mouillés…

Un soir, alors que je rentre du Delhaize avec un sac trop lourd pour mes bras fatigués, je croise madame Dupuis, notre voisine du rez-de-chaussée.

— Alors Aurélie, on dit que tu vas partir ?

Je souris faiblement.

— Je sais pas encore…

Elle me regarde avec une tendresse mêlée d’inquiétude.

— Fais attention à ton cœur, ma petite. On croit toujours qu’on peut tout recommencer ailleurs… Mais parfois c’est ici qu’on doit réparer ce qui est cassé.

Ses mots me hantent toute la nuit.

Quelques jours plus tard, Vincent débarque à Seraing sans prévenir. Il frappe à la porte alors qu’on est tous à table. Damien serre sa fourchette si fort que ses jointures blanchissent.

— Salut tout le monde… dit Vincent en entrant timidement.

Maman lui offre un sourire poli mais fatigué. Papa se lève pour lui serrer la main. Damien sort sans un mot.

Vincent s’assoit près de moi et chuchote :

— Viens avec moi ce soir… On part ensemble.

Mon cœur bat si fort que j’ai peur qu’on l’entende tous autour de la table.

Après le repas, je monte dans ma chambre pour faire ma valise. Maman entre sans frapper. Elle s’assoit sur mon lit et prend ma main dans la sienne.

— Tu sais… Quand j’avais ton âge, j’ai voulu partir aussi. Mais j’ai eu peur. Peur de décevoir mes parents… Peur d’être seule aussi.

Elle essuie une larme sur ma joue.

— Si tu pars… promets-moi juste de ne jamais regretter ton choix.

Je promets sans savoir si je tiendrai parole.

La nuit tombe sur Seraing. Vincent m’attend devant la porte avec sa vieille Golf bleue. Je descends l’escalier en tremblant. Damien est là, adossé au mur du couloir.

— Bonne route… souffle-t-il sans me regarder.

Je voudrais lui dire merci mais aucun mot ne sort.

Dans la voiture, Vincent pose sa main sur ma cuisse et démarre en silence. Nous traversons les rues mouillées de Liège sous les lampadaires jaunes. Je regarde une dernière fois notre maison s’éloigner dans le rétroviseur.

Sur l’autoroute vers Bruxelles, je sens mon cœur tiraillé entre deux mondes : celui que je quitte et celui qui m’attend peut-être…

Est-ce qu’on peut vraiment recommencer ailleurs sans laisser une partie de soi derrière ? Ou bien faut-il parfois accepter d’avoir le cœur volé pour apprendre à vivre ? Qu’en pensez-vous ?