« Débarrasse-toi de lui tout de suite ! » — Mon chat, mon amour, et la fracture de ma vie à Liège

« Débarrasse-toi de lui tout de suite ! »

La voix de Sophie résonne encore dans le salon, froide et tranchante comme une lame. Je serre Gustave contre moi, son pelage gris tremblant sous mes doigts. Dix ans qu’il partage mes nuits, mes insomnies, mes retours tardifs du boulot à la gare des Guillemins. Dix ans qu’il est la seule constante dans ma vie cabossée. Et voilà que Sophie, celle que j’aime, me demande l’impensable.

« Tu ne peux pas être sérieux, Benoît… Ce chat me rend folle ! Il perd ses poils partout, il grimpe sur la table, il me regarde comme s’il voulait me juger ! »

Je la regarde, debout au milieu du salon, ses bras croisés sur sa poitrine. Elle est belle, Sophie, même en colère. Mais ce soir, je ne reconnais plus la douceur de ses yeux bruns. Je sens la colère monter en moi, mais aussi une peur sourde : et si elle partait ?

« Sophie… Tu sais ce qu’il représente pour moi. Gustave était là quand mon père est mort. Quand maman a fait sa dépression. Quand j’ai perdu mon boulot chez ArcelorMittal. »

Elle soupire, exaspérée : « Je ne te demande pas d’oublier ton passé, mais on ne peut pas vivre à trois dans cet appart minuscule ! Je veux construire quelque chose avec toi, pas avec un chat entre nous. »

Je me tais. Les mots se bousculent dans ma tête. Je repense à notre rencontre au marché de Noël de Liège, à nos promenades sur les quais de la Meuse, à nos rêves d’un avenir ensemble. Mais je repense aussi à ces soirs où Sophie rentrait tard de l’hôpital, épuisée par ses gardes d’infirmière, et où Gustave venait se blottir contre moi pour combler le vide.

La nuit tombe sur Outremeuse. Les lumières des péniches dansent sur le plafond. Je me lève sans un mot et vais m’asseoir dans la cuisine. Gustave me suit, silencieux. J’entends Sophie pleurer dans le salon. Je voudrais la rejoindre, la prendre dans mes bras. Mais je reste là, figé.

Le lendemain matin, elle fait ses valises. « Je vais chez ma sœur à Seraing quelques jours. Réfléchis à ce que tu veux vraiment. »

Je regarde la porte se refermer derrière elle. Le silence est assourdissant.

Les jours passent. Je vais travailler à vélo sous la pluie battante, je rentre tard pour éviter l’appartement vide. Ma mère m’appelle : « Benoît, tu as l’air fatigué… Tu manges au moins ? »

Je mens : « Oui maman, t’inquiète pas. » Mais je n’ai plus faim.

Un soir, mon frère François débarque sans prévenir avec une Jupiler et une tarte au riz.

« Alors ? Toujours en froid avec Sophie ? »

Je hausse les épaules : « Elle veut que je me débarrasse de Gustave… »

Il éclate de rire : « Tu vas pas choisir une femme qui n’aime pas ton chat ! »

Je souris faiblement. Mais au fond de moi, je sais que ce n’est pas si simple.

Le week-end suivant, Sophie revient chercher quelques affaires. Elle s’arrête sur le seuil du salon.

« Tu as réfléchi ? »

Je sens mon cœur battre trop fort.

« Je t’aime, Sophie… Mais Gustave fait partie de ma vie. Je ne peux pas l’abandonner comme ça. »

Elle détourne les yeux. « Tu préfères ton chat à moi ? »

Je voudrais lui dire que ce n’est pas une question de préférence. Que c’est une question de loyauté envers celui qui m’a sauvé de tant de nuits noires.

Elle claque la porte sans un mot.

Les semaines passent. Je croise Sophie parfois au Carrefour du coin ou à la boulangerie chez Madame Dupont. Elle ne me regarde plus.

Ma mère essaie d’arranger les choses : « Peut-être que tu pourrais trouver un compromis… Laisser Gustave chez moi quelques temps ? »

Mais Gustave dépérit sans moi. Il refuse de manger quand je ne suis pas là.

Un soir d’hiver, alors que la neige tombe sur les toits de Liège, je reçois un message de Sophie : « On pourrait se voir ? »

Mon cœur s’emballe.

On se retrouve au café Le Pot-au-Lait. Elle a les yeux cernés mais son sourire est doux.

« J’ai réfléchi… Peut-être qu’on pourrait essayer autrement ? Je pourrais m’habituer à Gustave… Si tu m’aides un peu ? »

Je ris nerveusement : « Tu veux dire… apprendre à l’aimer ? »

Elle hoche la tête : « Ou au moins à le tolérer… Pour toi. »

On rentre ensemble ce soir-là. Gustave vient flairer ses chaussures puis s’installe sur ses genoux. Elle sursaute puis éclate de rire.

« Il est plus doux que je croyais… »

La vie reprend doucement son cours. On apprend à vivre à trois dans notre petit appartement liégeois. Il y a des disputes encore — pour les poils sur le canapé ou les croquettes renversées — mais aussi des moments tendres où je surprends Sophie caressant Gustave en cachette.

Un dimanche matin, alors que le soleil perce enfin les nuages gris de Wallonie, elle me murmure : « Merci de ne pas avoir choisi entre nous deux… J’aurais eu du mal à te pardonner si tu l’avais abandonné pour moi. »

Je repense à tout ce qu’on a traversé — les larmes, les portes qui claquent, les nuits blanches — et je me demande : pourquoi est-ce si difficile d’accepter l’amour sous toutes ses formes ? Faut-il toujours choisir entre ceux qu’on aime et ceux qui nous aiment sans condition ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?