« Ce n’est plus chez nous » – Quand Maman a transformé la maison en champ de bataille

« Tu ne comprends donc rien, Justine ? Ce n’est plus possible, pas comme ça. »

La voix de ma mère résonne encore dans ma tête, sèche, tranchante comme une lame. Je suis debout dans le couloir, les bras croisés sur ma poitrine, le cœur battant à tout rompre. Derrière moi, mon petit frère Simon serre son doudou contre lui, les yeux écarquillés. Papa, lui, ne dit rien. Il regarde par la fenêtre, le visage fermé. Dehors, la pluie s’abat sur les pavés de notre petite rue à Namur, mais c’est à l’intérieur que le déluge fait rage.

« Maman, arrête… On peut parler, non ? » Ma voix tremble. J’ai seize ans et je me sens soudain minuscule dans cette maison où j’ai grandi, où chaque recoin porte la trace de nos souvenirs. Les crêpes du dimanche matin, les disputes pour la salle de bain, les rires étouffés sous la couette… Tout ça me semble loin, irréel.

Mais Maman ne veut rien entendre. Elle fait les cent pas dans le salon, ramasse nerveusement des papiers sur la table basse. « Ça fait des mois que ça ne va plus. Je ne peux plus vivre comme ça. Vous non plus. »

Papa se tourne enfin vers elle. « Et tu crois que tout casser va arranger les choses ? Tu veux vraiment qu’on parte ? Qu’on vende la maison ? »

Le mot est lâché. Vendre la maison. Notre maison. Celle que mes parents ont achetée juste après leur mariage, celle où Simon a fait ses premiers pas, où j’ai pleuré après mon premier chagrin d’amour. Je sens une boule se former dans ma gorge.

Maman s’effondre sur le canapé. Elle pleure en silence, les épaules secouées de sanglots qu’elle tente de retenir. Je voudrais courir vers elle, la serrer fort, lui dire qu’on va trouver une solution. Mais je reste figée. Quelque chose s’est brisé ce soir-là.

Les jours suivants sont un cauchemar éveillé. Les discussions deviennent des cris. Les repas se prennent dans un silence pesant. Simon ne veut plus aller à l’école. Moi, je m’enferme dans ma chambre et j’écoute en boucle les mêmes chansons tristes sur mon téléphone. Je ne reconnais plus mes parents. Papa dort sur le canapé depuis une semaine. Maman passe ses soirées à remplir des dossiers administratifs pour la vente de la maison et cherche des appartements sur son ordinateur portable.

Un soir, alors que je rentre du lycée Saint-Servais, je trouve Simon assis sur les marches de l’entrée, le visage caché dans ses mains.

— Qu’est-ce qu’il y a, mon grand ?

Il relève la tête et je vois qu’il a pleuré.

— Ils vont divorcer, hein ? C’est à cause de moi ?

Je m’accroupis à côté de lui et le serre contre moi.

— Non, Simon… Ce n’est pas ta faute. Ce n’est la faute de personne.

Mais au fond de moi, je me demande si c’est vrai. Si on aurait pu faire quelque chose pour empêcher ça.

Le jour où l’agent immobilier vient prendre des photos de la maison, j’ai envie de hurler. Je regarde cet homme étranger ouvrir nos armoires, prendre des notes sur son carnet, mesurer les pièces où j’ai grandi comme si elles n’étaient déjà plus à nous.

Le soir même, Maman m’appelle dans la cuisine.

— Justine… Je sais que c’est dur pour toi. Mais il faut avancer. On va trouver un nouvel appartement à Jambes ou à Salzinnes… Tu verras, on sera bien.

Je la regarde sans répondre. Je voudrais lui demander pourquoi elle ne se bat pas plus fort pour nous garder ensemble. Pourquoi elle a laissé les disputes prendre toute la place entre elle et Papa. Mais je n’ose pas.

Quelques semaines plus tard, tout s’accélère. Un couple flamand visite la maison et fait une offre au prix demandé. Papa signe sans un mot. Maman aussi. Simon et moi sommes relégués au rang de spectateurs impuissants.

Le jour du déménagement arrive sous un ciel gris typiquement wallon. Les cartons s’entassent dans l’entrée. Je fais un dernier tour dans ma chambre vide. Sur le mur, il reste encore quelques traces de scotch là où j’accrochais mes posters d’Angèle et Stromae.

Simon me rejoint.

— Tu crois qu’on pourra revenir un jour ?

Je secoue la tête en silence.

Nous partons chacun de notre côté : Simon et moi avec Maman dans un petit appartement au-dessus d’une boulangerie à Salzinnes ; Papa s’installe chez son frère à Gembloux en attendant de trouver mieux.

La vie devient morcelée, fragmentée comme un miroir brisé dont on essaie de recoller les morceaux sans jamais retrouver l’image d’avant.

À l’école, je fais semblant que tout va bien mais mes notes chutent. Mes amies me trouvent distante. Un jour, lors d’un cours de français sur Amélie Nothomb, Madame Delvaux me demande si tout va bien à la maison. Je fonds en larmes devant toute la classe.

À la maison – non, chez nous – Maman travaille tard et rentre épuisée du CHU où elle est infirmière de nuit. Simon fait des cauchemars et se réveille en hurlant « je veux rentrer à la maison ». Parfois je l’entends parler tout seul à ses peluches : « Papa va revenir… On va tous revenir… »

Un soir d’hiver, alors que je prépare des pâtes pour Simon et moi (Maman est encore au travail), il me demande :

— Tu crois qu’ils s’aiment encore ?

Je ne sais pas quoi répondre. Je repense aux cris, aux portes qui claquent, aux silences lourds comme du plomb.

— Peut-être… Mais parfois l’amour ne suffit pas.

Il baisse les yeux et pousse sa fourchette dans son assiette sans manger.

Les mois passent. La routine s’installe mais rien n’est plus pareil. Les week-ends chez Papa sont maladroits ; il essaie trop fort d’être joyeux mais je vois bien qu’il est triste lui aussi.

Un samedi matin, alors que nous faisons le marché place du Vieux avec Maman, nous croisons Papa par hasard avec une femme blonde que je ne connais pas. Il nous salue timidement ; Maman détourne les yeux et accélère le pas.

Simon éclate en sanglots dès qu’on tourne le coin de la rue.

Je me sens perdue entre deux mondes qui ne se parlent plus.

Un soir d’été, alors que je regarde par la fenêtre les lumières de Namur scintiller au loin, Maman vient s’asseoir près de moi.

— Tu m’en veux beaucoup ?

Je prends une grande inspiration.

— Je ne comprends pas… Pourquoi tu n’as pas essayé plus fort ? Pourquoi tu as laissé tout ça arriver ?

Elle soupire longuement.

— Parfois on croit protéger ceux qu’on aime en prenant des décisions difficiles… Mais peut-être que je me suis trompée.

Je sens mes larmes couler sans pouvoir les arrêter.

— Moi aussi j’ai peur… J’ai peur que rien ne redevienne jamais comme avant.

Elle me prend dans ses bras et pour la première fois depuis longtemps je me laisse aller à pleurer contre elle.

Aujourd’hui encore, des années après ce soir-là, je repense souvent à notre ancienne maison à Namur – aux rires qui résonnaient dans le couloir, aux odeurs de gaufres chaudes le dimanche matin… Est-ce qu’on peut vraiment reconstruire un foyer quand on a perdu confiance en ceux qu’on aime le plus ? Est-ce que le temps finit par guérir ces blessures-là ou restent-elles ouvertes à jamais ?