Ne sois pas belle, sois utile : la vie d’Aline à Charleroi

— Aline, tu vas encore sortir comme ça ? Tu crois que tu vas trouver un boulot en t’habillant comme une starlette ?

La voix de ma mère, Monique, résonne dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre les poings sur la table en formica, le regard fixé sur la nappe en plastique couverte de taches de café. Mon père, Luc, ne dit rien, il tourne les pages du journal, comme s’il n’entendait pas. Mais je sais qu’il écoute. Il écoute toujours.

— Maman, je vais juste chez Julie. On révise pour les examens.

Elle lève les yeux au ciel, soupire bruyamment. — Les examens… Tu crois que ça va te servir à quoi ? Regarde ta cousine Sophie : elle a quitté l’école à seize ans, elle travaille chez Delhaize, elle a déjà sa petite voiture. Toi, tu rêves trop.

Je sens mes joues brûler. J’ai envie de crier que je ne veux pas finir comme Sophie, que je veux plus. Mais les mots restent coincés dans ma gorge. J’attrape mon sac et je claque la porte derrière moi.

Dehors, le ciel est bas, gris comme le béton des terrils qui entourent Charleroi. Je marche vite, mes bottines résonnent sur les pavés mouillés. J’ai dix-huit ans et j’étouffe déjà dans cette ville qui sent la pluie et la fumée d’usine.

Chez Julie, c’est différent. Sa mère travaille à la commune, son père est prof de maths. Ils parlent doucement, ils écoutent Julie quand elle parle de ses rêves. Parfois, je me demande ce que ça ferait d’être écoutée.

— Ça va chez toi ? me demande Julie en me servant un chocolat chaud.

Je hausse les épaules. — Comme d’habitude… Ma mère veut que je trouve un boulot vite fait, n’importe quoi. Elle dit que les études c’est pour les riches.

Julie me regarde avec ses grands yeux clairs. — Tu pourrais venir à Namur avec moi l’année prochaine… On pourrait prendre un kot ensemble !

Je souris tristement. — Tu sais bien que mes parents ne voudront jamais…

Le soir, en rentrant, je trouve mon père dans le salon, une bière à la main. Il regarde le foot à la télé mais il baisse le son quand j’entre.

— Ta mère s’inquiète pour toi, tu sais…

Je m’assieds en face de lui. — Papa… Tu crois pas que je pourrais faire autre chose que bosser à l’usine ou au magasin ?

Il soupire, gratte sa barbe grise. — Dans la vie, faut être utile, Aline. Pas belle, pas rêveuse… Utile. C’est tout ce qui compte ici.

Je sens une colère sourde monter en moi. Pourquoi personne ne comprend ? Pourquoi on ne peut pas rêver à Charleroi ?

Les semaines passent. Je décroche un petit boulot chez Carrefour : caissière le samedi. Ma mère est fière : — Enfin tu fais quelque chose de tes mains !

Mais moi, chaque bip de code-barres me donne envie de pleurer. Je regarde les clients défiler avec leurs sacs de frites surgelées et leurs bières Jupiler, et je me demande si c’est ça ma vie.

Un soir d’hiver, alors que je rentre du boulot sous la pluie battante, je croise Thomas devant la gare. Il était dans ma classe en secondaire, il a toujours eu ce sourire un peu triste.

— Salut Aline ! Ça fait longtemps…

On va boire un verre au café Le Terminus. Il me raconte qu’il bosse dans une boîte d’intérim mais qu’il rêve de partir à Bruxelles pour devenir musicien.

— Ici, on étouffe… Tu trouves pas ?

Je hoche la tête. On parle longtemps, on rit un peu aussi. Pour la première fois depuis des mois, je me sens vivante.

Les jours suivants, on se revoit souvent. Thomas me fait écouter ses chansons sur son vieux synthé. Il me parle de Bruxelles comme d’un eldorado où tout serait possible.

Un soir, il me prend la main : — Viens avec moi à Bruxelles… On trouvera bien un petit appart’, tu pourras reprendre tes études…

Je sens mon cœur battre trop fort. Je veux dire oui. Mais je pense à ma mère, à mon père, à leur maison triste et silencieuse.

À la maison justement, les disputes éclatent plus souvent. Ma mère ne supporte pas que je rentre tard.

— Tu traînes avec ce Thomas maintenant ? Il n’a même pas un vrai boulot !

— Et alors ? Il est heureux au moins !

Elle me gifle. C’est la première fois. Je reste figée, la joue en feu.

Mon père intervient enfin : — Monique ! Ça suffit !

Mais il est trop tard. Je monte dans ma chambre et j’envoie un message à Thomas : « Je pars avec toi ».

Le lendemain matin, je fais ma valise en silence. Ma mère pleure dans la cuisine mais ne vient pas me dire au revoir. Mon père m’attend devant la porte.

— Tu sais… J’aurais voulu faire comme toi quand j’étais jeune. Mais j’ai eu peur.

Il me serre fort dans ses bras et glisse un billet de cinquante euros dans ma poche.

À Bruxelles, tout est différent : le bruit des trams, les gens pressés qui parlent toutes les langues du monde. On trouve une petite chambre à Saint-Gilles ; c’est minuscule mais c’est chez nous.

Je m’inscris à l’université en histoire de l’art grâce à une bourse. Thomas joue dans les bars le soir pour payer le loyer.

Mais la vie n’est pas facile : parfois on mange juste des pâtes au beurre pendant des semaines ; parfois Thomas rentre ivre et s’énerve contre moi parce qu’il n’arrive pas à percer dans la musique.

Un soir, il claque la porte et ne revient pas pendant deux jours. Je reste seule dans notre chambre glaciale, à regarder par la fenêtre les lumières de la ville qui ne dort jamais.

Quand il revient enfin, il s’effondre en larmes : — Je suis désolé… Je voulais juste réussir…

Je le prends dans mes bras mais au fond de moi je sens que quelque chose s’est brisé.

Les mois passent. Je réussis mes examens avec mention mais Thomas s’enfonce dans ses rêves déçus et sa colère sourde. Un soir d’été, il part pour de bon sans laisser d’adresse.

Je me retrouve seule à Bruxelles avec mon diplôme en poche et un vide immense dans le cœur.

Je trouve un stage dans un musée à Namur ; je déménage encore une fois avec mes cartons et mes souvenirs lourds comme des pierres.

Parfois j’appelle mes parents : ma mère répond à peine mais mon père me dit qu’il est fier de moi.

Aujourd’hui j’ai vingt-cinq ans ; je vis seule dans un petit appartement sous les toits avec vue sur la Meuse. J’ai appris à aimer le silence et la solitude ; j’ai appris que la beauté ne sert à rien si on ne se sent pas utile… mais qu’être utile sans être heureuse ne mène nulle part non plus.

Est-ce qu’on peut vraiment choisir sa vie ou bien la vie nous choisit-elle ? Est-ce qu’on peut être utile ET heureuse ? Qu’en pensez-vous ?