Une semaine sous le même toit : Chronique d’un retour inattendu à Liège
— Ne t’inquiète pas, je ne reste pas longtemps. Je squatte juste une semaine, le temps de trouver un appart. Tu ne vas pas me foutre dehors, hein ?
La voix de ma sœur, Monique, résonne dans la cuisine, familière et étrangère à la fois. Elle pose son sac cabossé sur la chaise, comme si elle n’était jamais vraiment partie. Je serre la cafetière entre mes mains, tentant de masquer le tremblement de mes doigts. Je n’ai pas vu Monique depuis trois ans, depuis l’enterrement de maman à Namur. Et la voilà, débarquant dans mon petit appartement de la rue Saint-Gilles à Liège, sans prévenir, comme une bourrasque qui emporte tout sur son passage.
J’essaie de sourire. — Fais comme chez toi, Monique. Mais tu sais que Zosia a besoin de calme pour ses études.
— Oh, ta petite princesse peut bien supporter sa tante une semaine !
Je dépose les tartines sur la table et file réveiller Zosia. Ma petite-fille a dix-huit ans, elle vit avec moi depuis que sa mère — ma fille — est partie refaire sa vie à Bruxelles avec un avocat flamand. Zosia adore dormir jusqu’à midi, surtout depuis qu’elle a commencé l’unif en histoire de l’art.
— Zosia, debout ! Tu vas rater ton train pour l’ULiège !
Elle grogne, tire la couette sur sa tête. Je soupire. Depuis quelques mois, elle s’éloigne de moi, s’enferme dans sa chambre avec ses écouteurs et ses rêves d’ailleurs. Je me demande souvent si je fais assez pour elle.
Quand je reviens à la cuisine, Monique a déjà fouillé dans le frigo.
— T’as rien d’autre que du fromage blanc ?
— C’est la crise pour tout le monde, tu sais bien. Les prix au Delhaize ont encore augmenté.
Elle ricane. — Toujours aussi radine…
Je ravale ma colère. Monique a toujours su appuyer là où ça fait mal. Elle a vécu mille vies : barmaid à Charleroi, vendeuse à Namur, puis un divorce retentissant avec ce type de Seraing dont je n’ai jamais retenu le nom. Moi, je suis restée ici, à Liège, à tenir la maison debout tant bien que mal.
Zosia finit par émerger, les cheveux en bataille.
— C’est qui ? demande-t-elle en voyant Monique.
— Ta tante Monique. Elle va rester quelques jours.
Zosia hausse les épaules et attrape une tartine sans un mot. Monique la dévisage.
— T’es la copie conforme de ta mère à ton âge…
Un silence gênant s’installe. Je sens que cette semaine va être longue.
Le soir venu, Monique s’installe dans le salon avec une bière Jupiler et allume la télé trop fort. Zosia claque la porte de sa chambre. Je m’assieds dans la cuisine, seule avec mes souvenirs. Je repense à notre enfance à Dinant : Monique et moi courant dans les bois, inséparables… Jusqu’à ce qu’elle parte vivre sa vie et que je reste pour m’occuper de nos parents malades.
Le lendemain matin, Monique a déjà invité une amie à elle — Mireille — pour prendre le café. Elles rient fort en évoquant leurs souvenirs de jeunesse à Liège : les bals du samedi soir à Outremeuse, les virées au Carré… Je me sens invisible dans ma propre maison.
À midi, Zosia rentre plus tôt que prévu.
— Mamie, tu peux signer mon attestation pour le kot ?
Je fronce les sourcils. — Quel kot ?
Elle évite mon regard. — J’ai trouvé une chambre près du campus. J’aimerais emménager après les examens…
Mon cœur se serre. Je savais bien qu’elle finirait par partir, mais si tôt ?
Monique intervient : — Laisse-la vivre un peu ! À son âge, j’étais déjà partie à Bruxelles…
Je sens la colère monter.
— Ce n’est pas toi qui as élevé Zosia ! Tu ne sais pas ce que c’est d’avoir tout sacrifié pour sa famille !
Un silence glacé tombe sur la pièce. Mireille s’éclipse discrètement.
Le soir même, je surprends Monique au téléphone dans le couloir.
— Oui, je suis chez ma sœur… Non, elle n’a pas changé… Toujours aussi coincée…
Je retiens mes larmes. Pourquoi suis-je toujours celle qui doit tout porter ?
Les jours passent et les tensions s’accumulent. Monique critique tout : ma façon de cuisiner (« Tu mets trop d’oignons ! »), ma déco (« On se croirait chez mémé ! »), même mes habitudes (« Tu regardes encore Plus belle la vie ? Sérieux ? »). Zosia passe de moins en moins de temps à la maison.
Un soir, alors que je plie le linge dans le salon, j’entends des éclats de voix dans la chambre de Zosia.
— Tu ne comprends rien ! crie Zosia à Monique.
— Mais si ! Ta mère était pareille : toujours à vouloir partir loin…
— Arrêtez de parler de maman comme si elle n’existait plus !
Je frappe doucement à la porte.
— Tout va bien ?
Zosia sort en trombe et claque la porte derrière elle. Monique soupire.
— Elle a besoin d’air… Lâche-la un peu.
Je m’effondre sur le canapé. J’ai l’impression que tout m’échappe : ma maison, ma petite-fille, ma sœur…
Le lendemain matin, Monique annonce qu’elle a trouvé un studio à Sclessin.
— Merci pour l’hospitalité… Même si c’était pas vraiment chaleureux !
Je ne réponds rien. Elle referme la porte derrière elle sans se retourner.
Zosia rentre tard ce soir-là. Elle me trouve assise dans la cuisine, une tasse de thé refroidie entre les mains.
— Mamie… Je suis désolée pour tout ça…
Je lui prends la main.
— Tu sais… J’ai toujours voulu te protéger du monde extérieur. Mais peut-être qu’il est temps que je te laisse voler de tes propres ailes…
Elle me serre fort dans ses bras.
La nuit tombe sur Liège. Dans le silence retrouvé de l’appartement, je me demande : pourquoi est-ce si difficile d’aimer sans vouloir retenir ? Est-ce que toutes les familles belges traversent ces tempêtes silencieuses ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?