Comment j’ai « fait partir » ma belle-mère sans un mot de protestation

— Tu vas encore rentrer tard, Sébastien ?

La voix de ma belle-mère, Monique, résonne dans le couloir sombre de notre appartement à Outremeuse. Il est 18h30, je viens à peine de pousser la porte, lessivé par une journée au bureau communal. Je n’ai même pas le temps d’ôter mon manteau qu’elle me lance déjà ce regard mi-inquisiteur, mi-blessé. Ma femme, Sophie, est encore au boulot à l’hôpital. Je me retrouve seul face à Monique, comme chaque soir depuis qu’elle a emménagé chez nous après la mort de son mari.

Je n’ai jamais eu de problème avec elle, au début. Elle était discrète, presque effacée. Mais depuis quelques mois, quelque chose a changé. Peut-être la solitude, ou la peur de vieillir. Elle s’est mise à tout commenter : la façon dont je range la vaisselle, le choix du programme télé, même la manière dont je parle à notre fils, Lucas. J’ai essayé d’en parler à Sophie, mais elle me répond toujours : « Elle n’a plus que nous, sois patient. »

Un soir, alors que je rentre plus tard que d’habitude, Monique m’attend dans la cuisine. Elle a préparé des boulets à la liégeoise, mais l’odeur ne parvient pas à masquer la tension dans l’air.

— Tu sais, Sébastien, quand mon Albert était encore là, il ne rentrait jamais après 18h.

Je serre les dents. J’ai envie de lui répondre que les temps ont changé, que je n’ai pas choisi de faire des heures sup’, mais je me tais. Lucas arrive en courant, saute dans mes bras. Monique soupire.

— Il est trop excité le soir, tu devrais être plus strict.

Je sens la colère monter. Mais je ravale tout. Pour Sophie. Pour Lucas.

Les semaines passent. Monique prend de plus en plus de place. Elle décide du menu, critique mes choix d’éducation, va jusqu’à déplacer mes affaires dans la salle de bain « pour que ce soit plus propre ». Un soir, je retrouve mon ordinateur portable déplacé et éteint alors que je travaillais sur un dossier important.

— J’ai cru qu’il était oublié, alors j’ai rangé.

Je n’en peux plus. Je commence à rentrer de plus en plus tard. Je traîne au café Le Pot-au-Lait avec mon collègue Ahmed, qui me dit en riant :

— Franchement, Sébastien, t’es trop gentil ! Chez moi, ma mère elle sait où est sa place !

Mais ce n’est pas si simple. Sophie ne veut pas entendre parler d’une maison de repos pour sa mère. « Elle a tout sacrifié pour moi », répète-t-elle.

Un samedi matin, alors que Sophie est partie faire des courses avec Lucas, Monique me rejoint sur le balcon où je fume une cigarette en cachette.

— Tu sais, Sébastien… Je sens bien que je dérange.

Je sursaute. C’est la première fois qu’elle aborde le sujet frontalement.

— Non… enfin…

— Ne mens pas. Je vois bien comment tu me regardes. Et Sophie aussi fait semblant de ne rien voir.

Je reste muet. Elle continue :

— J’ai reçu une lettre de ma cousine à Namur. Elle me propose de venir vivre chez elle quelques temps… Peut-être que ce serait mieux pour tout le monde.

Je suis partagé entre le soulagement et la culpabilité. Mais je sens qu’elle attend une réaction sincère.

— Monique… Je ne veux pas que tu partes parce que tu te sens de trop…

Elle me coupe :

— Mais c’est le cas. Et tu sais quoi ? Ce n’est pas grave. J’ai eu ma vie avec Albert. Maintenant c’est votre tour.

Sophie rentre à ce moment-là et nous trouve tous les deux sur le balcon, silencieux. Elle comprend tout de suite.

— Maman…

Monique sourit tristement :

— Ma chérie, il faut savoir partir avant d’être un fardeau.

Les jours suivants sont étranges. Monique prépare ses affaires sans bruit. Lucas ne comprend pas pourquoi « mamy » met ses robes dans une valise. Sophie pleure en cachette dans la salle de bain.

Le matin du départ, Monique embrasse Lucas sur le front et lui glisse un sachet de cuberdons dans la main.

— Pour quand tu penseras à moi.

Elle me serre la main longuement.

— Prends soin d’eux.

Le taxi l’attend en bas. Je regarde par la fenêtre alors qu’elle s’éloigne sous la pluie fine de novembre.

La maison paraît soudain immense et vide. Le silence est assourdissant. Sophie et moi nous asseyons côte à côte sur le canapé sans un mot.

Quelques semaines plus tard, la vie reprend son cours. Mais parfois, en rangeant la cuisine ou en entendant Lucas demander « quand mamy revient », je me demande si j’ai bien fait. Était-ce vraiment ce qu’il fallait ? Ou ai-je simplement choisi la facilité ?

Est-ce qu’on peut vraiment aimer quelqu’un et vouloir qu’il parte ? Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?