Entre les pavés de Liège : quand les rêves se brisent et renaissent

— Tu ne vois pas où tu vas, ou quoi ?

La voix de mon père résonne encore dans ma tête, même si ce n’est pas lui qui vient de crier. Non, cette fois, c’est une femme, la cinquantaine élégante, qui me fixe avec des yeux furieux. Son manteau en laine beige contraste avec la neige sale qui recouvre le trottoir de la rue Saint-Gilles. Je viens de heurter sa voiture en reculant la vieille Opel Astra de maman.

— Excusez-moi, madame, je…

— Tu as vu l’état de ma portière ? Tu comptes faire quoi maintenant ?

Je sens mes joues brûler. Derrière moi, un tram passe en grinçant. Les passants s’arrêtent, curieux. Je voudrais disparaître. Mais je reste là, figé, incapable de répondre. J’ai l’impression que tout le monde me juge. Même le ciel gris semble peser sur mes épaules.

— C’est toujours pareil avec les jeunes ! Vous croyez tout savoir, mais vous ne savez rien faire !

Je serre les poings. Si seulement elle savait… Si seulement elle savait que je n’ai même pas voulu prendre la voiture ce matin. Mais maman m’a supplié :

— S’il te plaît, Simon, va chercher des médicaments pour ta sœur. Elle a encore fait une crise cette nuit.

Ma petite sœur, Émilie, est malade depuis sa naissance. Une maladie rare, que même les médecins du CHU ne comprennent pas vraiment. Depuis que papa est parti — ou plutôt s’est volatilisé du jour au lendemain — c’est moi qui dois tout gérer. Maman travaille à la poste, des horaires impossibles. Et moi, je jongle entre l’université et la maison.

La femme soupire bruyamment.

— On va régler ça avec l’assurance. Donne-moi tes papiers.

Je fouille dans la boîte à gants, les mains tremblantes. Je sens mon téléphone vibrer : un message de maman.

« Tu en es où ? Émilie pleure encore… »

Je ferme les yeux une seconde. J’ai envie de hurler.

— Voilà…

Je tends les papiers à la femme. Elle les prend sans un mot, note quelque chose sur son téléphone.

— Tu t’appelles Simon Dupuis ?

J’acquiesce.

— Je connais ton père… Enfin, je le connaissais.

Je relève la tête brusquement.

— Vous… vous connaissiez mon père ?

Elle me regarde avec une expression étrange, presque triste.

— Oui. Il travaillait avec mon mari à la FN Herstal. C’était un homme bien… avant tout ça.

Avant tout ça ? Quoi « ça » ? Je voudrais demander, mais elle détourne déjà les yeux.

— Bon courage, Simon.

Elle s’éloigne sans se retourner. Je reste là, hébété, avec mille questions dans la tête. Qu’est-ce qu’elle voulait dire ? Papa n’a jamais parlé d’un problème au travail. Il est juste parti un matin, sans laisser d’adresse.

Je remonte dans la voiture. Mes mains tremblent encore quand je démarre. Sur le chemin de la pharmacie, je repense à cette femme et à ce qu’elle a dit. Est-ce que tout le monde sait quelque chose sur mon père que j’ignore ?

À la maison, Émilie est recroquevillée sur le canapé. Maman tourne en rond dans la cuisine.

— Alors ? Tu as eu les médicaments ?

Je hoche la tête et lui tends le sac.

— Il y a eu un petit accrochage…

Maman pâlit.

— Tu n’as rien ?

— Non… Mais la voiture a une bosse.

Elle soupire et s’assied lourdement.

— On n’a vraiment pas besoin de ça…

Je m’assieds à côté d’elle.

— Maman… Tu savais que papa avait des problèmes au travail ?

Elle me regarde comme si je venais d’annoncer une catastrophe.

— Qui t’a dit ça ?

— Une femme… Elle disait que son mari travaillait avec lui à la FN Herstal. Elle a dit « avant tout ça »…

Maman détourne les yeux vers la fenêtre où la neige tombe en silence.

— Il y a des choses que tu ne peux pas comprendre, Simon.

Je sens la colère monter en moi.

— Mais j’ai le droit de savoir ! Il est parti sans rien dire ! On vit comme des fantômes depuis trois ans !

Émilie gémit dans son sommeil. Maman se lève brusquement et quitte la pièce. Je reste seul avec mes questions et le silence pesant de l’appartement.

Le soir venu, je n’arrive pas à dormir. Je repense à mon père : ses mains calleuses, son rire rauque quand il rentrait du travail avec une boîte de pralines Leonidas pour nous récompenser d’avoir été sages. Puis plus rien. Un vide immense.

Le lendemain matin, je décide d’aller à la FN Herstal. Peut-être que quelqu’un là-bas pourra m’en dire plus. Je prends le bus 1 jusqu’à Herstal, le cœur battant.

À l’accueil, une femme me regarde d’un air méfiant.

— Je cherche des informations sur mon père… Jean Dupuis. Il travaillait ici il y a trois ans.

Elle fronce les sourcils.

— Attendez ici.

Quelques minutes plus tard, un homme d’une cinquantaine d’années s’approche. Il porte une veste siglée FN et une barbe poivre et sel bien taillée.

— Simon Dupuis ? Je suis Monsieur Lambert, chef d’atelier. Viens dans mon bureau.

Je le suis dans un couloir sombre où résonnent les bruits des machines-outils.

Il ferme la porte derrière nous et s’assied en face de moi.

— Ton père était un bon ouvrier… Mais il s’est retrouvé mêlé à une sale histoire. Un vol d’armes dans l’usine. On a accusé plusieurs gars du service maintenance… Ton père a refusé de parler. Il a été licencié sans indemnités. Après ça… plus personne ne l’a revu ici.

Un vol d’armes ? Mon père ? Je secoue la tête.

— Ce n’est pas possible… Il n’aurait jamais fait ça !

Monsieur Lambert me regarde avec compassion.

— Parfois on n’a pas le choix, fiston… La vie n’est pas toujours juste dans ce pays. Surtout quand on est simple ouvrier.

Je quitte l’usine abasourdi. Tout ce que je croyais savoir sur mon père s’effondre. Pourquoi maman ne m’a-t-elle rien dit ? Pourquoi ce silence ?

En rentrant chez moi, je trouve maman assise dans le noir, une lettre froissée à la main.

— Simon… Il faut que tu saches la vérité.

Elle me tend la lettre. C’est l’écriture de papa : « Je suis désolé pour tout ce que je vous fais subir… Je n’ai pas volé ces armes mais j’ai vu qui l’a fait. Ils m’ont menacé… J’ai préféré partir pour vous protéger… »

Les larmes coulent sur mes joues sans que je puisse les arrêter. Maman pleure aussi en silence.

— Pourquoi tu ne m’as rien dit ?

Elle secoue la tête.

— J’avais peur qu’ils reviennent… Qu’ils s’en prennent à toi ou à Émilie…

Je serre ma mère dans mes bras pour la première fois depuis des années. Peut-être qu’on peut recommencer à vivre maintenant que la vérité est dite.

Mais au fond de moi, une question me hante : Est-ce qu’on peut vraiment tourner la page quand on a grandi dans le mensonge ? Est-ce que vous auriez eu le courage de tout affronter pour protéger votre famille ?