Le poids du silence : une vie entre Liège et Namur

« Je le savais… Je savais que tu allais appeler, maman. »

Mon téléphone vibrait dans la poche de mon manteau, alors que le professeur Delvaux expliquait la théorie des systèmes sociaux. Je n’écoutais déjà plus. Je sentais ce picotement dans la nuque, cette angoisse familière qui me serrait la gorge chaque fois que le nom « Maman » s’affichait sur l’écran. Je n’avais pas envie de répondre. Pas aujourd’hui.

Katia, assise à côté de moi, me lança un regard inquiet. « Ça va, Milena ? » Je hochai la tête, mais je savais que mes yeux me trahissaient. Le téléphone vibra encore. Delvaux s’arrêta, exaspérée : « Mademoiselle Dethier, ayez la gentillesse d’éteindre votre téléphone ou de sortir répondre. »

Je me levai, ramassai mon sac et sortis du local, le cœur battant. Dans le couloir froid de l’université de Liège, j’appuyai sur « répondre ».

— Oui, maman ?

Sa voix tremblait. « Milena… Il faut que tu rentres à Namur. C’est ton père… Il a eu un accident. »

Le monde s’est arrêté. J’ai senti mes jambes fléchir. Mon père… Je ne l’avais pas vu depuis deux ans. Depuis cette nuit où il avait claqué la porte après une dispute qui avait fait trembler toute la maison.

— Il va bien ? Il est à l’hôpital ?

— Oui… Enfin, il est conscient, mais… Milena, s’il te plaît, viens. J’ai besoin de toi.

J’ai raccroché sans un mot de plus. J’ai marché comme un automate jusqu’à la gare des Guillemins, le visage inondé de larmes que je ne comprenais pas moi-même. Pourquoi pleurais-je pour cet homme qui m’avait tant blessée ? Était-ce la peur ou la colère qui me serrait le ventre ?

Dans le train pour Namur, les souvenirs me sont revenus par vagues. Les cris dans la cuisine, les assiettes brisées, ma mère qui pleure en silence dans la salle de bain. Mon frère Simon qui me serrait la main sous la table, comme pour me dire « ça va passer ». Mais rien n’était jamais vraiment passé.

À la gare de Namur, l’air sentait la pluie et les frites froides du snack d’en face. Ma mère m’attendait sur le quai, les yeux rougis. Elle m’a prise dans ses bras comme si j’étais encore une petite fille.

— Merci d’être venue, ma chérie.

— Comment va papa ?

Elle a baissé les yeux. « Il est à Sainte-Elisabeth. Il a eu un accident en voiture… Il roulait trop vite. Tu sais comment il est quand il est en colère… »

Je savais. Trop bien.

À l’hôpital, Simon était déjà là. Il m’a serrée contre lui sans un mot. Nous sommes entrés dans la chambre blanche où mon père gisait, pâle et fragile comme je ne l’avais jamais vu.

Il a ouvert les yeux en me voyant. Un éclair de honte a traversé son regard.

— Milena…

Je n’ai pas su quoi dire. Tant de mots restaient coincés dans ma gorge depuis des années.

— Tu vas t’en sortir ? ai-je murmuré.

Il a hoché la tête faiblement. Ma mère s’est assise près du lit, lui caressant la main.

Le silence était lourd, presque insupportable.

Après quelques minutes, Simon a rompu la glace :

— Papa… Pourquoi tu nous as fait ça ? Pourquoi tu es parti cette nuit-là ?

Mon père a fermé les yeux. Une larme a roulé sur sa joue.

— Je n’étais pas un bon père… J’ai tout gâché.

Ma mère a sangloté doucement. Moi, je suis restée figée, incapable de pardonner ou d’oublier.

Les jours suivants ont été un tourbillon d’émotions contradictoires. Je dormais mal dans mon vieux lit d’adolescente, entourée des posters défraîchis de Stromae et des photos de classe du Collège Notre-Dame.

Un soir, alors que je descendais chercher un verre d’eau, j’ai surpris une conversation entre mes parents dans la cuisine.

— Tu crois qu’elle pourra me pardonner un jour ? demandait mon père d’une voix brisée.

— Elle t’aime encore, tu sais… Mais elle a peur de toi. Comme moi avant.

J’ai senti une colère sourde monter en moi. Pourquoi fallait-il toujours que ce soit à nous de pardonner ? Pourquoi personne ne demandait jamais à mon père d’assumer ses actes ?

Le lendemain matin, au petit-déjeuner, j’ai explosé.

— Papa, pourquoi tu ne t’excuses jamais vraiment ? Pourquoi tu fais comme si tout pouvait redevenir normal après tout ce que tu as fait subir à maman et à nous ?

Il m’a regardée longtemps sans rien dire. Puis il a murmuré :

— Parce que j’ai honte… Et parce que je ne sais pas comment faire.

Simon a posé sa main sur mon épaule.

— On ne peut pas continuer comme ça, papa. Soit tu changes vraiment, soit on ne reviendra plus jamais à la maison.

Ma mère a éclaté en sanglots. Mon père s’est levé difficilement et est sorti dans le jardin sous la pluie fine d’octobre.

Ce soir-là, j’ai décidé de retourner à Liège. Avant de partir, ma mère m’a prise à part dans le couloir.

— Tu crois qu’on pourra redevenir une famille un jour ?

J’ai haussé les épaules.

— Je ne sais pas… Mais il faut qu’on arrête de faire semblant.

Dans le train du retour, je regardais défiler les champs détrempés et les maisons grises des villages wallons. J’avais l’impression d’avoir laissé une partie de moi-même à Namur — celle qui espérait encore que tout pouvait s’arranger avec quelques mots doux ou un repas partagé.

À Liège, j’ai retrouvé Katia au café du coin.

— Alors, ça va mieux ? m’a-t-elle demandé doucement.

J’ai souri tristement.

— Je crois qu’on ne guérit jamais vraiment des blessures familiales… On apprend juste à vivre avec.

Et vous… Pensez-vous qu’on puisse vraiment pardonner à ceux qui nous ont fait du mal ? Ou bien certaines blessures sont-elles trop profondes pour être oubliées ?