« Trop d’attention à mon fils ? » : Ce que le médecin ne comprend pas…
— Madame Delvaux, vous devriez peut-être… relâcher un peu la pression. Vous donnez trop d’attention à Quentin.
Je serre les poings sur mes genoux. Le bureau du docteur Lemaire sent le désinfectant et la pluie froide de Namur qui s’infiltre par la fenêtre entrouverte. Je regarde mon fils, Quentin, assis à côté de moi, les yeux rivés sur ses baskets sales. Il a quinze ans, mais il semble en avoir douze, perdu dans un corps qui grandit trop vite pour son âme fatiguée.
— Je ne suis pas… Je ne suis pas une mère poule, docteur, je souffle. Je suis juste… inquiète. Il ne dort plus la nuit. Il s’épuise le jour. Il ne va presque plus à l’école.
Le médecin soupire, griffonne quelque chose sur son carnet. — C’est l’adolescence, madame. Il faut lui laisser de l’espace.
L’espace ? Mais quel espace ? Dans notre petit appartement du quartier Saint-Nicolas, on se marche dessus. Depuis que son père est parti vivre avec « sa nouvelle » à Liège, tout est devenu trop étroit : les murs, les mots, les regards. Quentin ne parle plus. Il s’enferme dans sa chambre, casque vissé sur les oreilles, à regarder des vidéos ou à jouer en ligne avec des copains qu’il ne voit jamais en vrai.
*Dziennik, 15 mai*
Ce soir-là, je rentre à la maison sous une pluie battante. J’ai oublié mon parapluie au boulot — encore une journée à courir entre les rayons du Delhaize, à sourire aux clients qui ne voient pas ma fatigue. Quentin est affalé sur le canapé, la télé allumée sans le son.
— Tu as mangé ?
Il hausse les épaules.
— Quentin…
Il se lève brusquement et claque la porte de sa chambre. J’entends la musique saturer derrière le bois. Je m’assieds à la table de la cuisine, les mains tremblantes. Est-ce que je fais mal ? Est-ce que je l’étouffe ?
Le lendemain matin, je croise Madame Dupuis dans l’escalier. Elle me lance un regard entendu :
— Toujours des soucis avec ton garçon ?
Je hoche la tête sans répondre. Ici, tout le monde sait tout sur tout le monde. Les voisins murmurent que Quentin « traîne », qu’il « ne va plus à l’école », que « ça finira mal ». Mais personne ne demande pourquoi.
À l’école communale, le directeur m’a convoquée trois fois ce mois-ci.
— Madame Delvaux, votre fils dort en classe. Il n’a pas rendu ses devoirs depuis des semaines.
Je m’excuse, je promets de faire mieux. Mais comment faire mieux quand je travaille tard, quand je rentre épuisée et que je trouve mon fils enfermé dans un silence épais comme du brouillard sur la Meuse ?
Un soir, alors que je débarrasse la table, Quentin surgit dans la cuisine.
— Maman… Tu crois que papa va revenir ?
Je reste figée, une assiette dans les mains.
— Je ne sais pas, mon cœur. Mais il t’aime très fort, tu sais.
Il détourne les yeux. — Il ne répond jamais à mes messages.
Je voudrais lui dire que son père est un lâche, qu’il a préféré fuir plutôt que d’affronter nos problèmes. Mais je me tais. Je n’ai pas le droit de salir l’image qu’il garde de lui.
Les semaines passent. Quentin s’enfonce. Je reçois un appel du CPMS :
— Madame Delvaux, nous pensons que Quentin aurait besoin de voir un psychologue.
Je n’ai pas les moyens. Les consultations coûtent cher et la mutuelle rembourse si peu… Mais je prends rendez-vous quand même. Pour lui. Pour moi aussi peut-être.
Le jour du rendez-vous, il pleut encore — ici il pleut toujours quand on a besoin de soleil. Dans la salle d’attente du centre de santé mentale, Quentin ne dit rien. La psychologue s’appelle Madame Lambert. Elle a une voix douce et des yeux qui semblent comprendre sans juger.
— Quentin, tu veux me parler de ce qui te pèse ?
Il secoue la tête. Je sens sa colère contre moi, contre son père absent, contre cette vie qui ne ressemble plus à rien.
Après la séance, Madame Lambert me prend à part :
— Vous faites ce que vous pouvez, madame Delvaux. Mais il va falloir accepter qu’il souffre… et que vous ne pouvez pas tout réparer seule.
Je rentre chez moi avec cette phrase qui tourne en boucle dans ma tête : « Vous ne pouvez pas tout réparer seule ».
Le soir même, je craque devant Quentin.
— Je fais tout ce que je peux pour toi ! Tu crois que c’est facile d’être seule ? Tu crois que j’aime te voir comme ça ?
Il me regarde enfin dans les yeux — vraiment — pour la première fois depuis des mois.
— J’ai juste besoin que tu me lâches un peu…
Je me sens tomber dans le vide. Lâcher prise ? Mais si je lâche… qui va le retenir ?
Les jours suivants, j’essaie de moins intervenir. Je ne frappe plus à sa porte toutes les heures. Je laisse traîner son assiette sale sans rien dire. J’attends qu’il vienne vers moi.
Un soir, il descend timidement :
— Maman… Tu veux regarder un film avec moi ?
Je souris à travers mes larmes.
On regarde « C’est arrivé près de chez vous », un vieux film belge qu’on aimait regarder avec son père avant… avant tout ça.
Petit à petit, Quentin recommence à parler. Pas beaucoup — quelques mots par-ci par-là — mais c’est déjà ça. Il retourne parfois à l’école. Il sort marcher au parc avec son copain Thomas.
Un dimanche matin, alors que je prépare des gaufres (comme faisait ma mère), il s’assied en face de moi :
— Tu sais maman… Je t’en veux pas d’être là pour moi. Mais parfois j’ai besoin d’être seul avec mes pensées.
Je comprends enfin ce que voulait dire Madame Lambert : aimer ce n’est pas étouffer ; c’est aussi accepter de laisser l’autre respirer.
Mais ce n’est pas facile…
Parfois je me demande : est-ce qu’on peut aimer trop fort ? Est-ce qu’on finit toujours par blesser ceux qu’on veut protéger ? Et vous… comment faites-vous pour trouver cet équilibre entre amour et liberté ?