Mon monde s’est effondré : abandonnée avec mes jumeaux autistes, puis-je encore croire en l’amour ?
— Tu crois que je peux continuer comme ça, Sophie ? Tu crois que je peux supporter tout ça ?
La voix de Paul tremblait, mais la mienne était déjà brisée. Je me souviens de ce soir-là comme si c’était hier. L’odeur du café froid sur la table, les dessins maladroits de Louis et Simon accrochés au frigo, et ce silence lourd, juste après le diagnostic. Les mots du pédopsychiatre résonnaient encore dans ma tête : « Vos enfants présentent des troubles du spectre autistique. »
Paul a claqué la porte. J’ai entendu ses pas dans l’escalier, puis plus rien. Juste le tic-tac de l’horloge et les petits bruits des garçons dans leur chambre. J’ai senti mon cœur se fissurer, lentement, douloureusement.
J’ai grandi à Namur, dans une famille où on ne parlait pas des faiblesses. Mon père, Luc, était ouvrier à la SNCB ; ma mère, Marie-Claire, infirmière à l’hôpital Sainte-Elisabeth. On ne se plaignait pas. On avançait. Mais ce soir-là, je me suis effondrée sur le carrelage de la cuisine, incapable de retenir mes larmes.
Les jours suivants ont été un brouillard. Paul n’est pas revenu. Il a envoyé un message sec : « Je ne peux pas. Je suis désolé. » Rien d’autre. Pas un mot pour Louis et Simon.
J’ai dû tout affronter seule : les rendez-vous au centre PEPs à Jambes, les démarches administratives à la mutuelle, les regards en coin des voisins dans notre petit quartier de Salzinnes. « La pauvre Sophie », chuchotaient-ils. Mais personne ne venait frapper à ma porte.
Louis et Simon avaient quatre ans. Ils ne parlaient presque pas, mais leurs yeux cherchaient toujours les miens. Parfois, ils riaient ensemble d’un rien : une lumière qui danse sur le mur, le bruit d’un train qui passe au loin. J’essayais de m’accrocher à ces moments-là.
Ma mère venait parfois m’aider, mais elle était fatiguée par ses gardes de nuit. Mon père, lui, n’a jamais compris. « C’est des caprices, tout ça », répétait-il en haussant les épaules. J’avais envie de hurler.
Un matin de novembre, alors que la pluie battait contre les vitres, j’ai reçu une lettre du CPAS : mon dossier d’aide était refusé pour une histoire de papiers manquants. J’ai éclaté en sanglots devant l’assistante sociale.
— Madame Dubois, je comprends votre situation, mais il faut respecter la procédure…
Je n’en pouvais plus des procédures. Des files d’attente à l’ONE, des formulaires à remplir pour obtenir une place en centre spécialisé — toujours complets, toujours débordés. J’ai pensé à tout laisser tomber.
Mais il y avait Louis et Simon. Ils avaient besoin de moi.
Un soir d’hiver, alors que je tentais de leur faire avaler une soupe maison (ils détestaient la texture), Simon s’est mis à crier sans raison apparente. Louis s’est mis à taper sa tête contre le mur. J’ai craqué.
— Arrêtez ! Arrêtez ! Je n’en peux plus !
Je me suis effondrée sur le sol du salon, les bras autour des genoux. Les garçons se sont tus. Simon est venu s’asseoir près de moi et a posé sa petite main sur mon épaule. Ce geste simple m’a transpercée.
J’ai compris que je n’étais pas seule dans ma douleur.
Les mois ont passé. J’ai trouvé un groupe de parole pour parents d’enfants autistes à la Maison Médicale de Bomel. Là-bas, j’ai rencontré Julie, une maman de Charleroi qui élevait seule sa fille autiste sévère.
— Tu sais Sophie, on ne choisit pas ce qui nous arrive… Mais on peut choisir comment on y fait face.
Ses mots m’ont donné du courage.
J’ai commencé à me battre différemment : j’ai harcelé l’administration pour obtenir une AVJ (assistante de vie journalière) quelques heures par semaine ; j’ai appris à remplir les dossiers pour l’AVIQ ; j’ai accepté l’aide de ma voisine Fatima pour garder les garçons quand je devais aller travailler au Delhaize du coin.
Mais la solitude restait là, comme une ombre dans la maison. Les soirs étaient les pires. Je regardais les photos de notre mariage à Dinant — Paul souriant, moi pleine d’espoir — et je me demandais où tout avait basculé.
Un samedi matin, alors que j’emmenais les garçons au parc Louise-Marie, j’ai croisé Paul par hasard. Il était avec une autre femme — brune, élégante — et il a détourné le regard en me voyant.
Louis a couru vers lui en criant « Papa ! » mais Paul n’a pas bougé. Il a juste murmuré :
— Je suis désolé…
Puis il est parti sans se retourner.
Ce jour-là, j’ai compris qu’il ne reviendrait jamais.
La colère a laissé place à une sorte d’acceptation amère. J’ai arrêté d’attendre des excuses ou un miracle.
Petit à petit, j’ai reconstruit quelque chose avec mes fils. On a inventé nos propres rituels : regarder les trains passer sur le pont de Jambes, faire des crêpes le dimanche matin (même si la cuisine ressemblait à un champ de bataille), écouter Stromae en dansant maladroitement dans le salon.
Un soir d’été, alors que le soleil se couchait sur la Meuse, Simon a prononcé son premier vrai mot : « Maman ». J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps.
Ma famille n’était plus celle que j’avais imaginée — mais elle existait encore.
Parfois, je me surprends à rêver d’une nouvelle rencontre, d’un homme capable d’accepter mes enfants tels qu’ils sont… Mais la peur est là : peur d’être trahie encore, peur qu’on me juge ou qu’on fuit devant la différence.
Et pourtant…
Je regarde Louis et Simon dormir côte à côte dans leur petit lit Ikea. Je pense à tout ce qu’on a traversé ensemble. À toutes ces nuits blanches, ces crises d’angoisse, ces victoires minuscules mais précieuses.
Est-ce que je pourrai un jour refaire confiance ? Est-ce que l’amour existe encore pour quelqu’un comme moi ?
Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?