Entre les murs de Liège : Confessions d’une grand-mère à la demande
— Tu vas encore sortir comme ça, Monique ?
La voix de ma sœur, Bernadette, résonne dans le couloir, tranchante comme une lame. Je serre le tube de mascara entre mes doigts tremblants. Dans le miroir, mes yeux cernés me fixent, accusateurs. Je n’ai pas dormi cette nuit. Encore une fois, j’ai rêvé de mon fils, Nicolas. Il avait cinq ans et courait dans le parc d’Avroy, riant aux éclats. Aujourd’hui, il a trente-deux ans et ne me parle plus.
— Oui, Bernadette. J’ai un rendez-vous important.
Elle soupire, lasse. Depuis que mon mari, Luc, est parti avec une Flamande de vingt ans sa cadette, Bernadette a pris l’habitude de s’immiscer dans ma vie. Elle croit m’aider. Elle croit que je suis incapable de me débrouiller seule. Mais elle ne comprend rien. Personne ne comprend rien.
Je saisis le vieux tube de rouge à lèvres écarlate. Celui que je n’ai plus osé porter depuis la naissance de Nicolas. Depuis que Luc m’a dit : « Ce n’est plus de ton âge, Monique. »
Je l’applique d’une main hésitante. Mes lèvres tremblent. Je me force à sourire.
— Tu vas encore jouer la babcia pour des inconnus ?
Le mot claque dans l’air. Babcia. Grand-mère en polonais. Bernadette aime se moquer de moi depuis que j’ai répondu à cette annonce sur Facebook : « Recherche mamie de cœur pour garder deux enfants adorables à Seraing. »
Mais elle ne sait pas ce que c’est, la solitude. Elle a trois petits-enfants qui lui rendent visite tous les dimanches. Moi, je n’ai que le silence.
Je claque la porte derrière moi et descends les escaliers du vieil immeuble en pierre grise. Dehors, il pleut sur Liège. Les pavés brillent sous la lumière blafarde du matin.
Le bus 4 est bondé. Une vieille dame me bouscule sans s’excuser. Un jeune homme au crâne rasé écoute du rap trop fort. Je m’assois près de la fenêtre et regarde défiler les rues tristes de Sclessin.
Mon téléphone vibre. Un message de Julie : « On vous attend à 9h30 ! Les enfants sont impatients 🙂 »
Julie a trente-sept ans, deux enfants et un mari qui travaille chez ArcelorMittal. Elle n’a pas le temps pour ses petits. Elle a besoin d’une grand-mère à louer.
Quand j’arrive chez eux, la porte s’ouvre sur deux tornades blondes : Mathis et Zoé.
— Mamie Monique ! crie Zoé en se jetant dans mes bras.
Je sens son odeur sucrée, ses cheveux emmêlés contre ma joue. Mon cœur se serre.
— Tu nous racontes une histoire ? demande Mathis.
Je m’assois sur le vieux canapé Ikea et commence à raconter l’histoire du petit lièvre qui voulait voir la mer du Nord. Les enfants rient, s’accrochent à mes bras. Julie passe la tête dans le salon.
— Merci d’être venue, Monique. Je ne sais pas ce que je ferais sans vous.
Je souris, mais au fond de moi, une douleur sourde grandit. Je ne suis qu’une figurante dans la vie des autres.
À midi, Julie rentre du travail et me tend une enveloppe.
— Pour vous… C’est un peu plus ce mois-ci.
Je refuse poliment, mais elle insiste.
— Vous le méritez bien.
Sur le chemin du retour, je m’arrête devant la boulangerie du coin. J’achète une tarte au riz pour Bernadette — elle adore ça — et un pain gris pour moi.
En rentrant à l’appartement, je trouve Bernadette assise devant la télé, une cigarette à la main.
— Alors ? Tu t’es bien amusée avec tes petits Belges ?
Je serre les dents.
— Ils sont adorables, Bernadette. Et au moins, eux, ils me parlent.
Elle détourne les yeux. Je sais qu’elle culpabilise pour Nicolas aussi. Depuis qu’il a coupé les ponts après cette dispute stupide sur l’héritage de maman…
La nuit tombe sur Liège. Les lampadaires s’allument un à un dans la rue déserte. Je m’assois dans la cuisine et relis les vieux messages de Nicolas sur mon téléphone. Le dernier date d’il y a deux ans : « Arrête de m’écrire, maman. Je veux vivre ma vie sans toi. »
Je pleure en silence.
Le lendemain matin, Bernadette frappe à ma porte.
— Monique… Il faut qu’on parle.
Sa voix est grave. Elle tient une lettre froissée dans sa main.
— C’est Nicolas… Il a appelé hier soir chez moi. Il veut te voir.
Mon cœur s’arrête de battre.
— Pourquoi il n’a pas appelé ici ?
— Il avait peur que tu refuses… Il veut te parler de son fils.
Son fils ? Je ne savais même pas qu’il était père…
Je passe la journée à tourner en rond dans l’appartement. Je repense à toutes ces années perdues, à tous ces mots blessants échangés lors de cette dispute absurde sur la maison familiale à Spa…
À 17h précises, je prends le bus pour Herstal où vit Nicolas maintenant. Mes mains tremblent tellement que je manque de laisser tomber mon sac.
Il m’attend devant un immeuble moderne, les bras croisés sur sa veste en cuir élimée.
— Salut maman…
Sa voix est rauque, fatiguée.
— Salut Nicolas…
Un silence gênant s’installe entre nous.
— Je voulais te présenter quelqu’un…
Il ouvre la porte et un petit garçon aux yeux bruns surgit derrière lui.
— Voici Samuel… Ton petit-fils.
Samuel me regarde avec curiosité puis s’approche timidement.
— Bonjour mamie…
Je retiens mes larmes et m’accroupis pour le prendre dans mes bras.
Nicolas détourne les yeux.
— Je suis désolé pour tout… Pour ces années perdues…
Je secoue la tête.
— Ce n’est pas grave… On a encore du temps devant nous.
Nous passons l’après-midi ensemble à jouer aux cartes et à parler du passé. Nicolas me raconte sa vie difficile : le chômage après la fermeture de Caterpillar à Gosselies, les dettes, la honte qui l’a empêché de revenir vers moi plus tôt…
En rentrant chez moi ce soir-là, je sens une chaleur nouvelle envahir mon cœur fatigué. Peut-être que tout n’est pas perdu finalement… Peut-être qu’on peut recoller les morceaux même quand tout semble brisé.
Je regarde mon reflet dans le miroir : mon rouge à lèvres écarlate a bavé mais je souris enfin sincèrement.
Est-ce qu’on peut vraiment pardonner le passé ? Est-ce qu’on peut réapprendre à aimer quand on a tant souffert ? Qu’en pensez-vous ?