Quand Samir a pris Leïla dans ses bras : La bonté sans frontières à Charleroi
— Tu ne comprends rien, papa ! Je ne veux pas aller dans cette école !
Ma voix tremblait, mais mon père, Ahmed, restait inflexible. Il avait ce regard dur, celui qu’il prenait quand il voulait me protéger du monde, ou peut-être de moi-même. Nous étions dans la cuisine de notre petit appartement à Marchienne-au-Pont, et l’odeur du café turc flottait encore dans l’air. Ma mère, Fatima, essuyait silencieusement la table, évitant nos regards.
— Samir, c’est pour ton bien. Ici, tu n’as pas d’avenir. Là-bas, tu apprendras mieux le français, tu te feras des amis belges. C’est important, tu comprends ?
Je n’ai rien répondu. J’avais 15 ans et l’impression que ma vie m’échappait. J’avais quitté Bruxelles, mes cousins, mes repères. Ici, à Charleroi, tout me semblait gris et froid.
Le matin du premier jour à l’école secondaire Arthur Masson, j’ai marché sous une pluie fine. Mon sac pesait lourd sur mes épaules et mon cœur encore plus. Les couloirs sentaient la craie et la peur. Les regards se sont tournés vers moi : certains curieux, d’autres méfiants.
C’est là que je l’ai vue. Leïla. Assise seule sur un banc près du préau, les épaules secouées de sanglots silencieux. Elle portait un foulard bleu pâle et serrait un vieux livre contre elle. Personne ne semblait la voir. Je me suis arrêté, hésitant.
« Ça va ? » ai-je murmuré.
Elle a sursauté, essuyant ses larmes d’un revers de manche.
« Laisse-moi tranquille… »
Mais je n’ai pas bougé. Quelque chose en moi refusait de partir.
« Je m’appelle Samir… Je suis nouveau ici. »
Elle m’a regardé avec méfiance, puis a baissé les yeux.
« Moi c’est Leïla… »
Un silence gênant s’est installé. Puis elle a soupiré :
« Ils se moquent de moi parce que je porte le foulard… Même les profs font comme si je n’existais pas. »
J’ai senti une colère sourde monter en moi. Je connaissais cette douleur : celle d’être invisible ou pire, d’être vu comme un problème.
Ce jour-là, je me suis assis à côté d’elle. Nous n’avons presque pas parlé, mais ce silence partagé a été le début de quelque chose.
Les semaines ont passé. Leïla et moi sommes devenus inséparables. On se retrouvait chaque matin devant le portail rouillé de l’école. Elle m’a appris à aimer le rap belge — Damso, Roméo Elvis — et moi je lui ai fait goûter les makrouts de ma mère.
Mais tout n’était pas simple. Un jour, alors qu’on riait ensemble dans la cour, Thomas et ses copains sont venus vers nous.
« Alors les Marocains, on fait un club ? Vous parlez arabe ou quoi ? »
Leïla a baissé la tête. J’ai serré les poings.
« On est belges comme toi », ai-je lancé.
Thomas a ricané :
« Ouais, c’est ça… Retourne à Molenbeek ! »
Ce soir-là, j’ai explosé à la maison.
« Pourquoi ils nous détestent ? Qu’est-ce qu’on leur a fait ? »
Mon père a soupiré :
« C’est comme ça ici… Il faut être plus fort qu’eux. »
Mais moi je ne voulais pas être fort. Je voulais juste être normal.
Leïla aussi souffrait chez elle. Son père voulait qu’elle enlève son foulard pour « éviter les problèmes ». Sa mère pleurait en silence chaque soir.
Un vendredi soir, après les cours, Leïla est venue chez moi. Ma mère lui a servi du thé à la menthe et des biscuits.
« Tu sais Samir », m’a-t-elle confié plus tard dans ma chambre, « parfois j’ai envie de disparaître… »
J’ai senti mon cœur se briser.
« Tu n’es pas seule », ai-je murmuré en la prenant dans mes bras.
Ce geste simple a tout changé. Le lendemain à l’école, nous avons décidé de ne plus nous cacher. Nous avons créé un petit groupe avec d’autres élèves qui se sentaient exclus : Youssef, qui venait d’Anvers ; Sophie, dont les parents étaient au chômage ; Mehdi, qui avait du mal à lire le français.
On s’est mis à organiser des goûters multiculturels dans la cour. On a invité les profs à venir discuter avec nous. Petit à petit, certains élèves sont venus par curiosité… puis par amitié.
Mais le chemin était semé d’embûches. Un jour, on a retrouvé des insultes taguées sur notre casier : « Bougnoules dehors ! »
Leïla a pleuré toute la nuit. J’ai voulu tout abandonner.
C’est alors que Madame Dupuis, notre prof de français, est venue nous voir.
« Vous êtes courageux », nous a-t-elle dit. « Ne laissez jamais la haine gagner. »
Ses mots ont rallumé une flamme en moi.
À la maison, mes parents ont commencé à changer aussi. Mon père s’est mis à parler avec les voisins belges autour d’un café. Ma mère a invité Sophie et sa maman pour le couscous du vendredi soir.
Un jour, lors de la fête de l’école, Leïla est montée sur scène avec son foulard bleu et a récité un poème sur la tolérance. Toute la salle s’est levée pour applaudir.
Après le spectacle, Thomas est venu vers nous. Il avait l’air gêné.
« Désolé pour… tout ce que j’ai dit », a-t-il murmuré.
Leïla lui a souri timidement.
Ce soir-là, en rentrant chez moi sous la pluie de Charleroi, j’ai repensé à tout ce chemin parcouru depuis ce premier jour où j’avais vu Leïla pleurer seule sur un banc.
Je me demande parfois : est-ce que la bonté peut vraiment changer le monde ? Ou sommes-nous condamnés à toujours lutter contre l’intolérance ? Qu’en pensez-vous ?