Fuis, avant qu’il ne soit trop tard…
« Aurélie, tu ne vas quand même pas partir comme ça ? »
La voix de ma mère résonne encore dans la cuisine, entre le bruit du percolateur et l’odeur du café brûlé. Je serre la poignée de ma valise, mes doigts tremblent. Je n’ai pas dormi cette nuit. J’ai passé des heures à fixer le plafond de ma chambre d’enfant, là où les posters de Stromae et les photos de classe me rappellent une innocence perdue.
« Maman, je dois y aller. Je ne peux plus rester ici. »
Elle me regarde, les yeux rougis, la bouche pincée. Mon père, assis à la table, ne dit rien. Il tourne sa tasse entre ses mains, comme s’il cherchait une réponse au fond du marc de café.
Je repense à la veille. À la dispute avec Thomas. Encore une. Les cris, les portes qui claquent dans notre petit appartement de Jambes. Les voisins qui baissent les yeux dans l’ascenseur le lendemain. La honte qui colle à la peau comme une seconde sueur.
« Tu crois que c’est mieux ailleurs ? »
La voix de ma mère est tranchante. Elle n’a jamais aimé Thomas, mais elle n’aime pas non plus l’idée que sa fille parte seule, sans homme, sans avenir tracé. Ici, à Namur, on ne part pas sur un coup de tête. On reste. On endure.
Mais moi, je n’en peux plus d’endurer.
Je me revois il y a trois ans, quand j’ai rencontré Thomas à la fête de Wallonie. Il avait ce sourire désarmant, cette façon de me regarder comme si j’étais la seule fille sur la place Saint-Aubain. On a dansé jusqu’à l’aube, bu des pekets en riant sous la pluie fine de septembre. Je croyais à l’amour fou, à la passion qui emporte tout sur son passage.
Mais la passion s’est transformée en jalousie, puis en colère. Thomas n’aimait pas que je sorte avec mes amies du boulot à la Mutualité chrétienne. Il n’aimait pas que je parle à mon collègue Mehdi, ni que je passe trop de temps chez mes parents.
« Tu n’as besoin que de moi », répétait-il.
Au début, j’ai cru que c’était de l’amour. Puis j’ai compris que c’était une cage.
La première gifle est venue un soir d’hiver, après une soirée chez des amis à Salzinnes. Je n’ai rien dit à personne. Ni à ma sœur Émilie, ni à ma meilleure amie Sophie. J’avais honte. Honte d’avoir choisi le mauvais homme. Honte d’être faible.
Mais ce matin-là, devant ma valise, je sens une force nouvelle en moi. Peut-être est-ce la peur qui me pousse à partir. Ou l’instinct de survie.
« Aurélie… »
Mon père se lève enfin. Il pose sa main sur mon épaule. Il ne dit rien, mais son regard me dit tout : il sait. Il a compris depuis longtemps que quelque chose clochait chez Thomas. Mais dans notre famille, on ne parle pas de ces choses-là.
Je sors dans la rue, le cœur battant. Le ciel est bas sur Namur, les pavés sont mouillés par la pluie de la nuit. Je marche vite vers la gare, sans me retourner.
Dans le train pour Liège, je regarde défiler les champs détrempés et les maisons en briques rouges. Je pense à toutes ces filles qu’on croise dans les rues de Wallonie, qui rêvent d’un amour parfait mais se retrouvent piégées dans des histoires qui font mal.
À Liège-Guillemins, je retrouve Sophie. Elle m’attend avec un sourire triste et un thermos de chocolat chaud.
« Tu as bien fait de venir », me dit-elle en m’enlaçant fort.
Chez elle, je découvre un autre monde : celui où on peut rire sans avoir peur du regard d’un homme, où on peut parler fort sans craindre une remarque cinglante.
Mais Thomas ne lâche pas prise si facilement. Il m’appelle sans arrêt, m’envoie des messages :
« Reviens, Aurélie… Tu sais bien que tu es tout pour moi… »
Je bloque son numéro. Mais il trouve mon adresse mail professionnelle et m’écrit des lettres enflammées :
« Je t’aime à en crever… Tu ne peux pas me faire ça… »
Je sens la panique monter en moi chaque fois que je croise un homme brun dans la rue ou que mon téléphone vibre.
Sophie me pousse à porter plainte. Mais au commissariat de Liège, l’agent me regarde avec lassitude :
« Vous avez des preuves ? Des certificats médicaux ? »
Je baisse les yeux. Non, je n’ai rien gardé sauf des bleus qui ont disparu et des souvenirs qui me rongent.
Je trouve un petit boulot dans une librairie du centre-ville. Le patron s’appelle Monsieur Dupuis ; il a ce côté bourru mais bienveillant des vieux Liégeois. Il me laisse ranger les rayons jeunesse et discuter avec les clients étudiants de l’ULiège.
Peu à peu, je reprends goût à la vie. Je découvre la liberté simple d’aller boire un café place du Marché sans avoir à prévenir quelqu’un. Je recommence à écrire dans mon carnet bleu — des poèmes maladroits sur l’espoir et la peur.
Mais chaque soir, quand je rentre chez Sophie et que je ferme la porte à double tour, je sens encore le poids du passé sur mes épaules.
Un dimanche matin, alors que je prépare des crêpes pour Sophie et sa fille Léa, mon téléphone sonne : c’est Émilie.
« Maman est malade… Elle demande après toi… »
Je sens mon cœur se serrer. Je n’ai pas revu mes parents depuis mon départ précipité il y a six mois.
Je prends le train pour Namur sous un ciel gris d’automne. Dans le bus 27 vers Bouge, je reconnais chaque virage, chaque arrêt — souvenirs d’enfance mêlés d’angoisse.
À l’hôpital Sainte-Elisabeth, ma mère est allongée sous un drap blanc trop grand pour elle. Elle sourit faiblement quand elle me voit entrer.
« Tu es revenue… »
Je m’assieds près d’elle et prends sa main froide dans la mienne.
« Je suis désolée… »
Elle ferme les yeux et murmure :
« Tu as eu raison de partir… Je voulais juste te protéger… Mais parfois on protège mal… »
Les jours suivants sont faits d’allers-retours entre l’hôpital et la maison familiale silencieuse où mon père erre comme une ombre.
Un soir, alors que je range les photos de famille dans le salon — celles où nous sourions tous devant la Citadelle ou au bord de la Meuse — mon père s’approche enfin :
« Tu sais… J’aurais dû t’aider plus tôt… »
Je pleure dans ses bras comme une enfant perdue.
Ma mère s’éteint doucement quelques semaines plus tard. À l’enterrement, Thomas est là au loin parmi la foule silencieuse devant l’église Saint-Loup. Nos regards se croisent une seconde ; il baisse les yeux et disparaît dans la bruine namuroise.
Après tout ça, je retourne vivre à Liège avec Sophie et Léa. Je continue mon travail à la librairie ; j’écris un peu plus chaque soir.
Parfois je repense à tout ce que j’ai fui : l’amour toxique, le silence familial, le poids des traditions belges qui veulent qu’on reste même quand tout va mal.
Est-ce qu’on peut vraiment recommencer sa vie ? Est-ce qu’on peut un jour aimer sans avoir peur ?
Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ?