Comment peut-on ne pas me voir ?

« Comment peut-on ne pas me voir ? » Je me parle à moi-même, la voix tremblante, devant le miroir embué de la petite salle de bains de notre appartement à Jambes. Mes doigts glissent nerveusement sur mon rouge à lèvres bordeaux, celui que j’ai acheté exprès pour ce soir. Derrière la porte, j’entends maman râler : « Pauline, dépêche-toi ! On va être en retard pour le bus ! »

Je soupire. Ce n’est pas comme si elle comprenait ce que ça fait d’avoir vingt-sept ans et de se sentir invisible, même au boulot. Maxime, lui, il ne voit que Sophie, avec ses cheveux blonds et son rire qui résonne dans tout l’open space. Moi, je suis l’ombre qui corrige les rapports et qui apporte les cafés lors des réunions.

Ce soir, c’est la fête annuelle de la société à Namur. J’ai décidé que ce serait MA soirée. Celle où Maxime me verrait enfin. Celle où je sortirais de l’ombre.

Dans le bus, maman continue : « Tu sais, Pauline, tu devrais sourire plus souvent. Les gens aiment les filles joyeuses. »

Je serre les dents. Elle ne sait rien de ce que je ressens. Depuis le divorce, elle s’accroche à moi comme à une bouée. Papa est parti avec une Flamande de Gand et depuis, on vit toutes les deux dans cet appartement trop petit, avec les souvenirs qui collent aux murs.

Arrivée à la salle des fêtes, je repère Maxime tout de suite. Il est près du buffet, en train de plaisanter avec Sophie et Thomas. Je prends une grande inspiration et m’approche.

« Salut Maxime ! »

Il se tourne vers moi, un sourire poli sur les lèvres. « Salut Pauline ! Tu vas bien ? »

Sophie ricane doucement. Je sens son regard glisser sur ma robe Zara achetée en soldes à la Médiacité de Liège. Je me sens soudain ridicule.

« Oui… euh… Tu as vu le DJ ? Il paraît qu’il est super ! »

Maxime hoche la tête, mais déjà son attention repart vers Sophie. Je reste plantée là, mon verre de mousseux à la main, le cœur serré.

La soirée avance. Je bois un peu trop vite pour oublier l’humiliation. À un moment, je surprends une conversation entre Sophie et Thomas :

« Tu as vu comment elle s’habille ? On dirait qu’elle sort d’un vieux film belge… »

Je ravale mes larmes et sors prendre l’air sur la terrasse. Il fait froid, le ciel est bas comme souvent en Wallonie en novembre. J’allume une cigarette même si j’ai promis à maman d’arrêter.

Soudain, une voix derrière moi :

« Tu sais qu’ils sont cons, hein ? »

Je me retourne. C’est Amélie, du service RH. Elle a toujours été gentille avec moi.

« Je m’en fiche… »

Elle sourit tristement : « Non, tu ne t’en fiches pas. Mais tu devrais. »

On reste là un moment sans parler. Puis elle me confie : « Tu sais, moi aussi j’ai eu du mal à trouver ma place ici. Mais tu vaux mieux que leurs moqueries. »

Je hoche la tête sans y croire.

Quand je rentre dans la salle, maman m’attend près du vestiaire.

« Pauline, ça va ? Tu as pleuré ? »

Je secoue la tête : « Non maman, c’est juste la fumée… »

Sur le chemin du retour, elle me parle encore de papa : « Il a appelé aujourd’hui. Il voudrait te voir ce week-end. »

Je sens la colère monter : « Pourquoi tu ne m’as rien dit ? »

Elle baisse les yeux : « J’avais peur que tu refuses encore… »

Je regarde par la fenêtre du bus qui traverse la Meuse. Les lumières de Namur se reflètent dans l’eau noire. Je pense à papa qui a refait sa vie là-bas, à Gand, loin de nous.

Le lendemain matin, je reçois un message de Maxime : « Merci pour hier soir ! On se voit au bureau lundi ? »

Mon cœur s’emballe puis retombe aussitôt : il a envoyé le même message à tout le monde.

Au bureau, Sophie continue son petit jeu : « Alors Pauline, tu as survécu à la soirée ? »

Je souris faiblement et retourne à mon ordinateur.

Le vendredi soir arrive trop vite. Maman insiste pour que j’aille voir papa à Gand.

Dans le train, je regarde défiler les paysages gris et mouillés de Belgique. J’ai peur et j’en veux à papa d’être parti sans un mot il y a trois ans.

À la gare de Gand-Saint-Pierre, il m’attend avec sa nouvelle femme, Ingrid. Elle me tend la main : « Bonjour Pauline ! On est ravis que tu sois là ! »

Je sens mon accent wallon ressortir quand je réponds timidement.

Le dîner est tendu. Papa parle surtout à Ingrid en néerlandais. Je comprends quelques mots mais je me sens exclue.

Après le repas, il me prend à part : « Tu sais Pauline… Je suis désolé pour tout ça. J’ai été lâche. Mais j’aimerais qu’on recommence à se voir… »

Je retiens mes larmes : « Pourquoi maintenant ? Pourquoi pas avant ? »

Il baisse les yeux : « J’avais peur que tu me détestes… »

Sur le chemin du retour vers Namur, je repense à tout ça. À maman qui s’accroche à moi parce qu’elle a peur d’être seule. À papa qui a fui parce qu’il avait peur d’être malheureux.

Le lundi matin au bureau, Amélie vient me voir : « Tu viens prendre un café avec moi ? »

On s’installe au bistrot en face du bureau. Elle me raconte son divorce difficile avec son ex-mari de Charleroi, ses galères pour garder la garde de ses enfants.

« Tu sais Pauline… La vie ici n’est pas facile pour nous non plus. Mais on peut choisir d’être autre chose que ce que les autres voient de nous. »

Je souris pour la première fois depuis longtemps.

En rentrant chez moi ce soir-là, je trouve maman assise dans le salon sombre.

« Tu as vu papa ? » demande-t-elle d’une voix tremblante.

Je m’assieds près d’elle et prends sa main : « Oui… Il veut qu’on recommence à se voir. Mais je ne sais pas si j’en ai envie… »

Elle soupire : « Moi non plus je ne sais pas ce que je veux parfois… »

On reste là toutes les deux dans le silence du petit appartement.

Plus tard dans mon lit, je repense à cette question qui me hante depuis toujours : comment peut-on ne pas me voir ? Peut-être que c’est moi qui dois apprendre à me voir d’abord… Et vous, est-ce qu’il vous est déjà arrivé de vous sentir invisible dans votre propre vie ?