Respirer sous la pluie de Liège
— Aurélie, où t’étais encore passée ? Tu crois que c’est une heure pour rentrer ?
La voix de ma mère, Monique, fend la pénombre du couloir comme un coup de tonnerre. Je serre la poignée de la porte, mon cœur tambourine. Il est 23h47. Je sais que je suis en retard, mais je n’ai pas vu le temps passer chez Julie. J’aurais voulu rester dehors, sous la pluie tiède de Liège, plutôt que d’affronter cette maison où l’air me manque.
— J’étais chez Julie, maman… On a révisé pour le contrôle d’histoire, c’est tout.
Elle me fixe, les bras croisés sur son tablier à carreaux. Son regard est dur, presque blessant. Derrière elle, la lumière crue de la cuisine éclaire le visage fermé de mon père, Luc. Il ne dit rien, comme toujours. Il regarde le journal télévisé en sourdine, mais je sais qu’il écoute chaque mot.
— Tu mens, Aurélie. Julie a appelé à 21h pour demander si tu voulais dormir chez elle. Où étais-tu vraiment ?
Je sens mes joues brûler. Je n’ai pas envie d’expliquer que j’ai marché seule sur les quais de la Meuse, que j’ai pleuré en regardant les péniches passer. Que j’ai eu besoin d’air, tout simplement. Mais ici, on ne parle pas de ce genre de choses.
— Je voulais juste marcher un peu… réfléchir.
Ma mère soupire bruyamment.
— À ton âge, on ne réfléchit pas seule dans la rue à minuit ! Tu veux finir comme ces filles dont on parle aux infos ?
Mon père lève enfin les yeux vers moi.
— Laisse-la, Monique. Elle a 17 ans, elle n’est plus une gamine.
Mais sa voix est lasse, résignée. Il ne me défend pas vraiment. Il veut juste éviter une dispute.
Je monte dans ma chambre sans répondre. J’entends encore ma mère marmonner :
— Elle finira mal, celle-là…
Je ferme la porte derrière moi et m’effondre sur mon lit. La tapisserie se décolle au-dessus de ma tête ; l’humidité du mur laisse des traces noires. J’écoute la pluie qui tambourine contre la fenêtre et je me demande comment j’en suis arrivée là.
Mon frère Simon dort déjà dans la chambre d’à côté. Il a 14 ans et il ne parle presque plus depuis l’accident de vélo l’an dernier. Depuis qu’il a vu papa pleurer pour la première fois en découvrant Simon inconscient sur le trottoir devant l’école communale. Depuis ce jour-là, tout a changé à la maison.
Le lendemain matin, je descends à la cuisine. Monique prépare le café en silence. Simon mange ses céréales sans lever les yeux. Luc lit Le Soir en buvant son café noir.
— Tu comptes aller à l’école aujourd’hui ? demande ma mère sans me regarder.
— Oui…
— T’as pensé à déposer ton CV chez Delhaize ? Ils cherchent des étudiantes pour l’été.
Je hoche la tête. Je n’ai pas envie de travailler dans un supermarché, mais ici on n’a pas le choix. Les fins de mois sont difficiles depuis que papa a perdu son boulot à l’usine ArcelorMittal. Il fait des petits boulots au noir pour payer les factures, mais il ne parle plus beaucoup.
Sur le chemin de l’école, Julie m’attend sous un parapluie rouge.
— Ça va ? T’as une sale tête…
Je souris faiblement.
— Ma mère m’a encore fait une scène hier soir…
Julie hausse les épaules.
— Les parents… Les miens sont pareils depuis qu’ils ont reçu la lettre du CPAS. On dirait qu’on est tous en train d’étouffer ici.
Au lycée Léonie de Waha, les couloirs sentent le désinfectant et la pluie mouillée sur les manteaux. En classe, je n’écoute pas vraiment le prof d’histoire parler de la Seconde Guerre mondiale. Je pense à Simon, à ses silences qui me font peur. À papa qui ne sourit plus jamais. À maman qui crie parce qu’elle a peur.
À midi, je retrouve Simon près du distributeur de boissons.
— Ça va ?
Il hausse les épaules sans répondre.
— Tu veux qu’on rentre ensemble ce soir ?
Il me regarde enfin, ses yeux gris pleins d’ombre.
— Tu crois qu’ils vont divorcer ?
Je reste bouche bée.
— Pourquoi tu dis ça ?
Il baisse la tête.
— J’ai entendu maman pleurer hier soir… Elle disait qu’elle n’en pouvait plus…
Je serre sa main dans la mienne.
— On va s’en sortir, Simon. Promis.
Mais au fond de moi, je n’y crois plus vraiment.
Le soir venu, alors que je fais mes devoirs dans ma chambre glaciale — le chauffage est coupé pour économiser — j’entends des éclats de voix en bas.
— Tu crois que c’est facile pour moi ? hurle Monique. Tu crois que j’aime vivre comme ça ?
— Et moi alors ? Tu crois que c’est facile d’être traité comme un moins que rien parce que j’ai perdu mon boulot ? répond Luc d’une voix brisée.
Je descends discrètement l’escalier. Simon est déjà là, assis sur la dernière marche, les genoux contre sa poitrine.
— Ils vont se séparer ? murmure-t-il.
J’ai envie de lui mentir mais je n’y arrive pas.
La porte claque soudainement. Monique sort sous la pluie sans manteau. Luc s’effondre sur une chaise et se prend la tête entre les mains.
Simon se met à pleurer doucement. Je le prends dans mes bras et je sens mes propres larmes couler sur ses cheveux blonds.
Le lendemain matin, Monique n’est pas rentrée. Luc ne dit rien ; il part chercher du travail dès l’aube. Simon refuse d’aller à l’école. Je reste avec lui toute la journée devant la télé éteinte.
À midi, Monique appelle enfin :
— Je suis chez ta tante Isabelle à Namur… J’ai besoin de réfléchir… Occupe-toi de ton frère…
Sa voix est fatiguée, étrangère.
Les jours passent dans un silence pesant. Luc rentre tard ; il sent l’alcool et évite nos regards. Simon ne parle plus du tout. Je fais semblant d’être forte mais je me sens vide.
Un soir, alors que je rentre du Delhaize où j’ai finalement déposé mon CV, je trouve Simon assis sur le rebord de la fenêtre ouverte.
— Descends de là ! criai-je en courant vers lui.
Il me regarde avec des yeux immenses et perdus.
— J’arrive plus à respirer ici…
Je le serre fort contre moi et je pleure avec lui jusqu’à ce que la nuit tombe sur Liège.
Quelques semaines plus tard, Monique revient enfin. Elle a changé ; elle parle doucement et s’excuse beaucoup. Luc accepte un boulot comme chauffeur-livreur à Charleroi ; il part tôt et rentre tard mais il recommence à sourire parfois.
Simon va voir un psy à l’hôpital du CHU Sart-Tilman ; il recommence à parler petit à petit. Moi, je travaille le samedi au Delhaize et j’économise pour partir un jour loin d’ici — peut-être Bruxelles ou même Paris si j’ose rêver plus grand.
Mais chaque soir quand je rentre sous la pluie liégeoise, je repense à cette nuit où j’ai cru manquer d’air pour toujours. Est-ce qu’on finit toujours par respirer à nouveau après avoir suffoqué ? Ou bien garde-t-on en soi cette peur de manquer d’oxygène toute sa vie ? Qu’en pensez-vous ?