Chaque soir, recommencer pour Pierre : Quand est-ce que ça suffit ?

« Zoé, tu as encore fait des pâtes ? »

La voix de Pierre résonne dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la cuillère en bois entre mes doigts, sentant la chaleur du plat qui s’échappe dans l’air humide de notre petite maison à Namur. Il est 19h07, je viens à peine de rentrer du boulot, et déjà la tension s’installe.

« Oui, Pierre. J’avais pas le temps de faire autre chose, j’ai eu une réunion qui a débordé… »

Il pousse un soupir exagéré, s’assied lourdement à table. « Tu sais bien que je n’aime pas manger deux fois la même chose dans la semaine. Et puis, les restes… ça n’a pas de goût. »

Je ravale mes mots. Je pourrais lui dire que j’ai passé toute la journée à courir entre les dossiers à la mutualité, que j’ai pris le bus sous la pluie parce que ma vieille Clio est encore tombée en panne. Mais à quoi bon ? Il ne comprendrait pas. Ou il ne voudrait pas comprendre.

Je me demande souvent comment on en est arrivés là. Quand on s’est rencontrés à l’université de Liège, Pierre était drôle, tendre, toujours prêt à m’aider. On rêvait d’un avenir simple : une maison à nous, peut-être un enfant. Mais la vie s’est chargée de compliquer les choses. Les factures se sont accumulées, le stress aussi. Et moi, je me suis retrouvée piégée dans une routine qui m’étouffe.

Le bruit des couverts me ramène à la réalité. Pierre mange sans un mot, le regard fixé sur son assiette. Je m’assieds en face de lui, sans appétit.

« Tu pourrais au moins goûter avant de râler… » murmuré-je.

Il relève les yeux, surpris par mon audace. « Quoi ? Tu dis quelque chose ? »

Je secoue la tête. « Non, rien. »

Après le repas, il s’installe devant la télé pour regarder le foot. Je débarrasse la table seule, comme d’habitude. Les assiettes s’entrechoquent dans l’évier, un bruit qui me donne envie de pleurer. Je repense à ma mère, à Charleroi, qui me disait toujours : « Une femme doit savoir tenir sa maison. » Mais est-ce vraiment ça, tenir sa maison ? S’oublier pour les autres ?

Le lendemain matin, le réveil sonne à 5h45. Je me lève sans bruit pour ne pas réveiller Pierre. Dans la cuisine glaciale, je prépare des tartines au fromage de Herve et du café fort. Je regarde par la fenêtre : dehors, il fait encore nuit noire. Je me sens seule au monde.

Au travail, mes collègues remarquent mes cernes.

« Ça va pas trop, Zoé ? » demande Fatima en versant du sucre dans son café.

Je souris faiblement. « Juste un peu fatiguée… »

Mais Fatima insiste : « Tu devrais penser à toi aussi. Tu fais tout à la maison ? »

Je hausse les épaules. « Pierre aime quand tout est frais… Il n’aime pas les restes. »

Elle lève les yeux au ciel. « Et toi, tu aimes ça ? »

Je n’ai pas de réponse.

Le soir venu, rebelote : je rentre en courant après avoir fait un détour par Delhaize pour acheter du poisson frais – Pierre a dit qu’il voulait du poisson ce soir. Je suis trempée jusqu’aux os par une averse soudaine. Quand j’arrive enfin chez nous, Pierre est déjà là.

« T’étais où ? J’ai faim ! »

Je pose les sacs sur le plan de travail, essoufflée.

« J’ai dû faire des courses… Tu voulais du poisson… »

Il grogne quelque chose d’incompréhensible et retourne sur son téléphone.

Je cuisine en silence, les mains tremblantes de fatigue et de colère rentrée. Je pense à mon père qui disait toujours : « Faut pas se laisser marcher sur les pieds, ma fille. » Mais comment faire quand on aime quelqu’un ? Quand on a peur de tout perdre ?

Le week-end arrive enfin. Je rêve d’une grasse matinée mais Pierre me secoue l’épaule dès 8h :

« Tu fais quoi pour le petit-déj ? J’ai envie de crêpes aujourd’hui… »

Je voudrais hurler mais je me lève docilement. Dans la cuisine, je laisse couler mes larmes dans la pâte à crêpes.

L’après-midi, ma sœur Élodie passe me voir.

« Zoé, tu tires une tête… Qu’est-ce qu’il se passe ? »

Je craque enfin.

« J’en peux plus, Élo… J’ai l’impression d’être une boniche chez moi ! Pierre ne veut jamais manger deux fois la même chose, il refuse les restes… Je passe ma vie à cuisiner et à courir partout… Et lui ne voit rien ! »

Élodie serre ma main.

« Tu dois lui parler sérieusement. Ce n’est pas normal ce qu’il te fait vivre… Tu as aussi le droit d’être fatiguée ! »

Mais comment lui dire sans déclencher une dispute ? Pierre déteste les conflits – ou plutôt il les évite en s’enfermant dans le silence ou en partant chez ses parents à Ciney.

Le dimanche soir, alors que je prépare encore un nouveau plat – cette fois des boulets à la liégeoise – je sens que quelque chose se brise en moi.

À table, Pierre goûte et grimace : « T’as mis trop d’oignons… T’écoutes jamais ce que je dis ou quoi ? »

Je pose ma fourchette avec fracas.

« Ça suffit ! Tu te rends compte de ce que tu me demandes chaque jour ? Tu crois que c’est facile d’inventer un nouveau repas matin et soir ? Tu crois que j’ai envie de passer ma vie derrière les fourneaux pendant que toi tu fais rien ? »

Pierre me regarde comme si je venais d’une autre planète.

« C’est quoi ton problème ? T’es pas contente ? Va vivre chez ta sœur alors ! »

Les mots claquent comme une gifle. Je me lève brusquement et quitte la table sans un mot.

Dans la chambre, j’éclate en sanglots. Je pense à toutes ces années où j’ai tout donné pour ce couple qui ne ressemble plus à rien. À toutes ces fois où j’ai mis mes envies de côté pour ne pas faire de vagues.

Le lendemain matin, je laisse un mot sur la table :

« Je pars quelques jours chez Élodie. J’ai besoin de réfléchir. »

Chez ma sœur, je découvre un autre rythme : elle vit seule avec ses deux enfants et pourtant elle ne se tue pas à la tâche pour leur plaire. Elle cuisine simple, parfois il reste des restes deux jours d’affilée – personne ne râle.

Élodie me regarde avec tendresse : « Tu vois ? On peut vivre autrement… Tu n’es pas obligée de t’oublier pour quelqu’un qui ne te respecte pas. »

Je reste trois jours chez elle. Trois jours où je dors enfin sans angoisse, où je ris avec mes neveux devant un vieux film belge à la télé.

Quand je rentre chez moi, Pierre m’attend dans le salon.

« T’as fini ta crise ? » lance-t-il d’un ton sec.

Je le regarde droit dans les yeux.

« Non Pierre. Ce n’est pas une crise. C’est un ras-le-bol général. Si tu veux qu’on continue ensemble, il va falloir changer beaucoup de choses… »

Il détourne le regard mais ne dit rien.

Ce soir-là, pour la première fois depuis des années, je cuisine… des restes. Et tant pis si ça ne lui plaît pas.

En me couchant, je repense à tout ce chemin parcouru – ou plutôt subi – et je me demande : combien d’entre nous vivent ainsi sans oser dire stop ? Est-ce vraiment ça l’amour ou juste une habitude qui nous détruit lentement ?