Le Souper qui a Tout Brisé : Journal d’un Vendredi Soir à Namur
— Tu te fiches de moi, hein ? — La voix de Sophie tremble, mais elle est tranchante comme une lame. Elle jette sa serviette sur la table, renversant presque son verre de vin rouge sur la nappe blanche que j’ai repassée ce matin même. — Tu l’as invitée ici, chez nous ?
Je reste figé, la fourchette suspendue entre mon assiette et ma bouche. Mon cœur bat trop fort, mes mains deviennent moites. Je sens déjà que rien ne sera plus jamais comme avant.
— Sophie, écoute-moi… Ce n’était qu’un dîner de travail. Rien d’autre. — J’essaie de garder mon calme, mais ma voix tremble aussi. Je sens le regard de notre fils, Lucas, qui observe la scène depuis le couloir, caché derrière la porte du salon.
— Un dîner de travail ? Avec ta collègue ? À la maison ? Tu te rends compte de ce que tu fais ?
Je ferme les yeux un instant. Je revois la scène d’il y a deux heures : moi, ouvrant la porte à Amélie, ma collègue du bureau d’urbanisme de la Ville de Namur. Elle portait une robe sobre, un sourire timide. J’avais préparé un gratin dauphinois et un filet de porc à la moutarde de Dinant. Rien d’extravagant. Juste un repas pour discuter du projet du nouveau quartier à Salzinnes.
Mais Sophie n’a pas supporté. Elle a débarqué plus tôt que prévu de sa réunion à l’hôpital Saint-Luc, où elle est infirmière en pédiatrie. Elle a trouvé Amélie assise à notre table, riant à une blague sur les embouteillages du rond-point Léopold.
— Tu sais très bien ce que tu fais, Miko ! — Elle ne m’appelle jamais Miko sauf quand elle est furieuse. — Tu me prends pour une idiote ?
Je sens la colère monter en moi aussi. Je me lève brusquement, la chaise grince sur le carrelage.
— Arrête ! Tu ne vois pas que tu exagères ? Amélie est repartie dès que tu es arrivée ! Il n’y a rien entre nous !
Sophie éclate en sanglots. Elle s’effondre sur la chaise, la tête dans les mains.
— J’en peux plus… J’en peux plus de tout ça…
Lucas entre timidement dans la salle à manger. Il a 12 ans, il comprend tout trop bien.
— Maman… Papa…
Je m’accroupis devant lui.
— Ça va aller, fiston. On va juste parler un peu fort ce soir, mais ça va aller.
Mais je sais que je mens.
La nuit tombe sur Namur. Les lumières des maisons voisines s’allument une à une. Je regarde par la fenêtre : la pluie commence à tomber sur les pavés de notre rue tranquille.
Sophie se lève soudainement et monte à l’étage sans un mot. Je l’entends claquer la porte de notre chambre.
Je reste seul avec Lucas. Il me regarde avec ses grands yeux bruns.
— Papa… Tu vas dormir où ce soir ?
Je souris tristement.
— Je crois que je vais prendre le canapé, mon grand.
Il hoche la tête et va se brosser les dents sans rien ajouter.
Je débarrasse la table en silence. Les restes du gratin refroidissent dans le plat en Pyrex. Le vin a laissé une tache sombre sur la nappe. Je repense à tout ce qui s’est passé ces derniers mois : les disputes pour des broutilles, les silences lourds au petit-déjeuner, les messages non lus sur WhatsApp.
Le lendemain matin, Sophie descend avec une valise à la main.
— Je vais chez ma sœur à Liège pour quelques jours. J’ai besoin de réfléchir.
Je veux lui dire que je l’aime, que je ne veux pas qu’elle parte, mais les mots restent coincés dans ma gorge.
— Prends soin de toi… et de Lucas.
Elle ne répond pas. Elle claque la porte derrière elle.
Lucas descend quelques minutes plus tard. Il comprend tout sans qu’on ait besoin de parler.
— Maman va revenir ?
Je m’assieds à côté de lui sur le canapé.
— Je ne sais pas, Lucas. Mais on va faire au mieux tous les deux, d’accord ?
Il pose sa tête sur mon épaule. Je sens ses larmes couler sur mon pull.
Les jours passent lentement. Je vais au bureau comme un automate. Amélie évite mon regard à la machine à café. Les collègues murmurent dans les couloirs : « T’as vu ce qui s’est passé chez Miko ? »
Le dimanche soir, Sophie m’appelle.
— On doit parler sérieusement. J’ai pris ma décision.
Je sens mon cœur se serrer.
— Je veux divorcer, Nicolas.
Je reste sans voix. Tout s’effondre autour de moi : quinze ans de vie commune, nos vacances à Ostende, les Noëls chez mes parents à Charleroi, les promenades au bord de la Meuse…
— Pourquoi ? Pourquoi tu ne veux pas essayer encore une fois ?
Sa voix est froide :
— Parce que je ne te fais plus confiance. Parce que je suis fatiguée d’être celle qui doit toujours comprendre et pardonner. Parce que j’ai besoin de penser à moi pour une fois.
Je raccroche sans répondre. Je pleure comme un enfant dans le salon vide.
Les semaines suivantes sont un enfer administratif et émotionnel : rendez-vous chez le notaire rue des Carmes, discussions interminables sur la garde partagée, regards fuyants devant l’école communale quand on dépose Lucas chacun notre tour.
Ma mère m’appelle tous les soirs :
— Nicolas, tu dois te battre pour ta famille ! Tu ne vas pas laisser filer Sophie comme ça !
Mais je n’ai plus la force. Même mon père, d’habitude si réservé, me prend dans ses bras lors d’un dîner du dimanche et me dit simplement :
— On fait tous des erreurs, fiston… Mais il faut apprendre à vivre avec.
Un soir d’avril, alors que le divorce est presque prononcé, Lucas me demande :
— Papa… Tu crois qu’on sera heureux quand même ?
Je le regarde longtemps avant de répondre.
— Je ne sais pas encore… Mais on va essayer tous les deux, d’accord ?
Il sourit faiblement et retourne jouer à FIFA sur sa console.
Parfois je croise Sophie au marché du samedi matin place du Vieux Marché aux Légumes. Elle a l’air fatiguée mais déterminée. On échange quelques mots banals sur le temps ou l’école de Lucas. Mais je sens qu’un gouffre s’est creusé entre nous.
Un soir où je rentre tard du travail sous une pluie battante, je m’arrête devant notre ancienne maison et j’observe les lumières allumées derrière les rideaux tirés. Je me demande si Sophie pense encore à moi parfois… Si j’aurais pu faire autrement… Si un simple souper pouvait vraiment tout briser ou si c’était juste la goutte de trop après des années d’incompréhension silencieuse.
Est-ce qu’on peut vraiment reconstruire sa vie après avoir tout perdu ? Ou bien certaines blessures restent-elles ouvertes pour toujours ?