Entre les murs de Liège : une matinée qui a tout changé
« Tu pourrais au moins faire attention, non ? »
La voix de Benoît résonne dans la cuisine, sèche, tranchante comme une lame. Je serre Zélie contre moi, sa petite main moite agrippée à mon bras. Le café s’étale sur le carrelage, mêlé aux éclats du mug fendu. J’ai la gorge serrée. Encore une matinée qui commence dans le chaos, dans notre appartement du quartier Outremeuse à Liège.
Benoît soupire, attrape un torchon et se penche pour éponger le café. « Franchement, Kinga, c’est pas compliqué de faire attention… »
Je ravale mes larmes. Je sais qu’il est fatigué. Moi aussi. Mais ce matin, j’ai l’impression que tout ce que je fais est de travers. Zélie gigote, réclame son chocolat chaud. Je la pose sur la chaise haute, tente un sourire : « Voilà ma puce, maman va nettoyer. »
Benoît me regarde à peine. Il file dans la salle de bain, claque la porte. Je ramasse les morceaux du mug — celui offert par ma sœur pour mes trente ans — et je sens la colère monter. Pourquoi c’est toujours moi qui dois tout gérer ?
Le bruit de la radio s’échappe du salon : « … embouteillages sur l’E40 en direction de Bruxelles… »
Je ferme les yeux. J’ai rendez-vous à l’ONEM cet après-midi. Encore une fois, je vais devoir expliquer pourquoi je n’ai pas retrouvé de boulot depuis la fermeture de la librairie où je travaillais. Benoît n’en parle jamais, mais je sens son agacement grandir chaque jour.
« Maman, tu viens ? » Zélie me tire de mes pensées.
Je m’accroupis à sa hauteur. « Oui, mon cœur. »
Je l’aide à enfiler son manteau — le même depuis deux hivers, un peu trop court maintenant — et je l’embrasse sur le front. Dehors, il pleut à verse. Je regarde par la fenêtre : les pavés brillent sous la pluie, les bus TEC passent en soulevant des gerbes d’eau sale.
Benoît sort de la salle de bain, prêt à partir. Il attrape son sac à dos, évite mon regard.
« Tu déposes Zélie à la crèche ? »
Il hoche la tête sans un mot.
Je voudrais lui dire quelque chose — n’importe quoi pour briser cette glace entre nous — mais les mots restent coincés. Il embrasse Zélie à la va-vite et sort en claquant la porte.
Le silence retombe comme une chape de plomb.
Je m’assieds sur le tabouret, les mains tremblantes. J’écoute le tic-tac de l’horloge IKEA au-dessus du frigo. Je pense à ma mère, à Namur, qui m’appelle chaque dimanche pour me demander si tout va bien. Je mens toujours.
Mon téléphone vibre : un message de mon frère, Arnaud.
« Ça va ? »
Je tape : « Oui, tkt. »
Mais non, ça ne va pas.
Je repense à hier soir. Benoît rentré tard du boulot — il bosse dans un call center à Herstal depuis qu’il a perdu son job chez ArcelorMittal — et moi qui l’attendais avec un plat de boulets liégeois refroidis. Il a mangé en silence devant la télé, sans un mot pour moi.
On ne se parle plus vraiment. On se croise, on s’évite. Même nos disputes sont devenues rares — remplacées par une indifférence glaciale.
Je me lève d’un bond. Il faut que je sorte d’ici.
J’enfile mon manteau, attrape mon parapluie et descends les escaliers humides de notre immeuble décrépit. Dehors, l’air sent la pluie et les frites du snack d’en face.
Je marche sans but dans les rues de Liège, longeant la Meuse grise et gonflée par les pluies d’avril. Je pense à ma vie d’avant : les études à l’ULiège, les soirées Place du Marché avec mes copines, les rêves d’ouvrir une librairie indépendante…
Tout s’est effondré avec la crise sanitaire et la faillite du magasin où je bossais depuis cinq ans. Depuis, je vis au rythme des allocations et des petits boulots au noir — ménage chez Madame Dupont au Sart-Tilman ou baby-sitting pour la voisine du rez-de-chaussée.
Je m’arrête devant une vitrine : une robe rouge magnifique, hors de prix. Je me regarde dans le reflet : cernes sous les yeux, cheveux attachés à la va-vite, visage fatigué.
« Elle est belle, hein ? »
Je sursaute. C’est Sophie, ma voisine du troisième.
« Oui… mais pas pour moi », je murmure.
Elle sourit tristement : « On devrait sortir un soir, entre filles… »
Je hoche la tête sans conviction.
En rentrant chez moi, je trouve Benoît assis dans le salon, Zélie sur ses genoux. Il a l’air épuisé.
« L’école a appelé », dit-il sans préambule.
Je sens mon cœur s’arrêter.
« Quoi ? »
« Zélie a fait une crise d’asthme pendant la sieste. Ils veulent qu’on consulte un spécialiste… »
Je m’assieds à côté d’eux. Je prends la main de ma fille dans la mienne.
« On va s’en occuper », dis-je doucement.
Benoît me regarde enfin dans les yeux. Pour la première fois depuis des semaines, j’y lis autre chose que de l’indifférence : de l’inquiétude… et peut-être un peu d’amour.
Le soir tombe sur Liège. Les lumières des péniches se reflètent sur l’eau noire de la Meuse. Je prépare une soupe avec ce qu’il reste dans le frigo — quelques poireaux et des pommes de terre.
Benoît s’approche alors que je coupe les légumes.
« Kinga… Je suis désolé pour ce matin », murmure-t-il.
Je sens mes yeux s’embuer.
« Moi aussi… J’ai l’impression qu’on n’y arrive plus », avoué-je dans un souffle.
Il pose sa main sur mon épaule.
« On va essayer… Pour Zélie… Pour nous aussi peut-être ? »
Je hoche la tête en silence.
Plus tard dans la nuit, alors que tout le monde dort sauf moi, je regarde par la fenêtre les lumières de Liège qui vacillent sous la pluie.
Est-ce qu’on peut vraiment réparer ce qui est cassé ? Ou est-ce que parfois il faut accepter de tout recommencer ailleurs ?