Il n’y a rien à regretter : l’été où tout a basculé à Namur

— Tu comptes faire quoi, maintenant ?

La voix de Thomas résonne à peine, couverte par le clapotis de la Meuse et les cris des enfants qui courent sur le quai. Je détourne les yeux de la rivière, du reflet argenté du soleil couchant, et je le regarde. Il ne me regarde pas. Il fixe l’eau, comme s’il y cherchait une réponse.

— Dormir, lire, marcher…

Je réponds sans réfléchir, comme si j’avais préparé cette liste depuis des semaines. Mais la vérité, c’est que je ne sais pas. Je ne sais plus rien depuis que papa a claqué la porte il y a trois jours.

Thomas soupire. Il sait. Tout le monde sait. Dans notre petit quartier de Jambes, les secrets ne tiennent jamais longtemps. Maman n’a pas quitté la maison depuis lundi. Elle erre dans le salon en robe de chambre, une tasse de café froid à la main, les yeux rouges. Mon petit frère Louis fait semblant de ne rien voir, il s’enferme dans sa chambre avec son ordinateur et ses jeux vidéo. Moi, je fuis. Je traîne dehors, j’accepte toutes les invitations, même celles de Thomas, même si je sais qu’il espère plus que de l’amitié.

— Tu veux en parler ?

Je secoue la tête. Non. Pas maintenant. Pas ici, devant les canards et les enfants heureux.

— Tu sais… Si t’as besoin…

Il laisse sa phrase en suspens. Je me lève brusquement.

— On rentre ?

Il acquiesce sans discuter. On marche en silence jusqu’à la place d’Armes. Les terrasses sont pleines, les serveurs courent entre les tables, des rires éclatent. J’ai l’impression d’être invisible, un fantôme qui traverse la foule.

Chez moi, l’odeur du café froid m’accueille dès l’entrée. Maman est assise sur le canapé, la télé allumée sur une émission flamande qu’elle ne regarde pas.

— T’étais où ?

Sa voix est rauque, fatiguée.

— Avec Thomas.

Elle hoche la tête. Elle ne pose plus de questions depuis que papa est parti. Comme si elle avait peur des réponses.

Je monte dans ma chambre. Sur mon bureau traînent encore mes fiches de révision pour l’examen d’histoire belge : la guerre scolaire, la question royale… Des conflits anciens qui me paraissent soudain si proches.

Le lendemain matin, je trouve maman en train de fouiller dans un tiroir du buffet. Elle cherche quelque chose avec une fébrilité qui m’inquiète.

— Tu as vu la lettre de ton père ?

Je secoue la tête.

— Il a laissé une lettre ?

Elle s’arrête, me regarde droit dans les yeux.

— Oui. Mais je ne la trouve plus.

Un silence lourd s’installe. Je sens mon cœur battre trop vite.

Louis descend l’escalier en traînant les pieds.

— C’est moi qui l’ai prise.

Sa voix est à peine audible. Il tend une feuille froissée à maman, qui la saisit comme un trésor perdu.

Je n’ose pas demander ce qu’il y a dedans. Je n’ose pas demander pourquoi papa est parti sans un mot pour nous.

Les jours passent. Les amis partent en vacances à la Côte ou dans les Ardennes. Moi, je reste à Namur. Je fais semblant d’étudier pour la deuxième session alors que je relis sans cesse le même paragraphe sur la fédéralisation du pays.

Un soir, Thomas m’invite à une fête chez son cousin à Salzinnes. J’hésite puis j’accepte. J’ai besoin d’oublier.

La maison est pleine de jeunes que je ne connais pas. On boit des bières Jupiler tièdes, on rit fort pour couvrir la musique trop forte. Thomas me prend la main quand on sort fumer sur le balcon.

— Tu veux parler ?

Je secoue la tête encore une fois. Mais cette fois-ci, il insiste.

— Tu peux pas tout garder pour toi, Marie.

J’éclate en sanglots sans prévenir. Les mots sortent tous seuls :

— Il est parti sans rien dire ! Il a laissé maman toute seule ! Et nous… On compte pour rien ?

Thomas me serre dans ses bras. Je sens son odeur de tabac froid et de lessive bon marché.

— Peut-être qu’il reviendra…

— Je veux même pas qu’il revienne !

Je mens. Je voudrais juste comprendre.

Les semaines passent. Maman trouve un petit boulot à la librairie du centre-ville pour « s’occuper l’esprit ». Louis sort plus souvent avec ses copains du foot. Moi, je me perds dans les rues de Namur, j’observe les touristes sur la Citadelle et j’écoute les conversations des inconnus dans le bus TEC 3 direction Erpent.

Un après-midi d’orage, alors que je rentre sous une pluie battante, je trouve papa devant la porte. Il tient un sac de sport et son visage est creusé par la fatigue.

— Marie…

Je reste figée sur le trottoir.

— Je peux entrer ?

Je hausse les épaules. Je ne sais pas quoi dire.

Dans le salon, maman s’arrête net en le voyant. Louis descend en courant et s’arrête sur la dernière marche.

Papa pose son sac et s’assied sur le canapé comme s’il n’était jamais parti.

— Je suis désolé…

Sa voix tremble. Maman ne dit rien. Louis serre les poings.

— Pourquoi t’es parti ?

Ma voix est sèche, étrangère.

Il baisse les yeux.

— J’étais perdu… J’ai rencontré quelqu’un…

Un silence glacial tombe sur nous tous. Maman pâlit mais ne pleure pas.

— Tu vas repartir ? demande Louis d’une voix blanche.

Papa hoche la tête.

— Oui… Mais je voulais vous dire au revoir cette fois-ci… Et vous dire que ce n’est pas votre faute.

Il se lève, prend son sac et sort sans se retourner. La porte claque doucement derrière lui.

Maman s’effondre sur le canapé. Louis monte dans sa chambre en courant. Moi, je reste debout au milieu du salon, incapable de bouger.

Le lendemain matin, je trouve maman en train de préparer des tartines pour Louis comme si rien n’était arrivé.

— On va s’en sortir, tu verras…

Sa voix est douce mais ses mains tremblent légèrement.

L’été touche à sa fin. Je reprends mes études à l’UNamur avec une boule au ventre mais aussi une étrange sensation de liberté nouvelle : celle d’avoir survécu à ce que je croyais insurmontable.

Parfois, je repense à cette soirée sur le quai avec Thomas et aux canards qui attrapaient les miettes au vol : eux non plus ne savent jamais ce que demain leur réserve.

Est-ce qu’on peut vraiment tourner la page sans regrets ? Ou bien faut-il apprendre à vivre avec ce qui nous manque ?