Il n’y a rien à regretter : Chronique d’un été à Namur
— Tu comptes vraiment partir, Élodie ?
La voix de mon frère résonne dans l’air lourd du quai de la Meuse. Je sens son regard peser sur moi, alors que je fixe les canards qui se disputent des miettes de pain lancées par des enfants bruyants. Le soleil de juin caresse l’eau, mais je frissonne. Je n’ai pas envie de répondre. Pas envie de lui dire que oui, je veux partir, quitter Namur, quitter cette maison où chaque pièce sent encore la colère de nos parents.
— Tu ne comprends pas, Maxime. J’étouffe ici.
Il soupire, s’appuie contre la rambarde. Je reconnais ce geste : c’est celui qu’il faisait déjà quand on était petits et qu’il voulait cacher qu’il allait pleurer. Mais aujourd’hui, il ne pleure pas. Il est en colère.
— Tu crois que c’est plus facile pour moi ? Tu crois que j’ai envie de rester coincé ici à m’occuper de maman pendant que papa fait semblant que tout va bien ?
Je serre les dents. Les mots me brûlent la gorge. Depuis la mort de mamie l’hiver dernier, tout s’est effondré. Papa a arrêté de parler, maman a commencé à boire en cachette, et Maxime… Maxime a pris sur lui tout ce que je n’arrivais plus à porter.
— Je ne veux pas t’abandonner, Max. Mais je ne peux plus…
Il me coupe :
— Tu fais comme tout le monde ici : tu fuis.
Je détourne la tête. Les enfants rient, insouciants. J’envie leur légèreté. Je voudrais leur ressembler encore un peu.
Cet été aurait dû être celui de la liberté. La fin des études à l’UNamur, plus de partiels, plus de réveils à l’aube pour attraper le train depuis Jambes. Juste deux mois devant moi pour respirer, lire, dormir… Mais rien ne se passe comme prévu quand la famille s’effrite.
Le soir même, à la maison, le silence est pesant. Maman tourne en rond dans la cuisine, son verre de vin à la main. Papa lit le journal sans vraiment lire. Maxime est enfermé dans sa chambre. Je monte l’escalier en essayant d’éviter la troisième marche qui grince — vieille habitude d’enfance pour ne pas réveiller mamie.
Dans ma chambre, je m’effondre sur le lit. Mon téléphone vibre : un message de Sophie.
« Alors, tu viens à Bruxelles avec nous cet été ? »
Je ferme les yeux. Bruxelles… La promesse d’un ailleurs, d’une coloc avec mes amies du secondaire, de soirées sur les terrasses du Parvis de Saint-Gilles, loin des disputes et des silences lourds.
Mais comment partir sans culpabilité ?
Le lendemain matin, maman frappe à ma porte.
— Élodie… Tu peux venir m’aider ?
Sa voix tremble. Je descends. Elle est devant l’évier, les mains tremblantes.
— Je n’arrive plus à rien faire depuis que ta grand-mère est partie…
Je pose ma main sur son épaule. Elle se met à pleurer doucement.
— Je suis désolée, ma chérie… Je sais que tu veux vivre ta vie…
Je voudrais lui dire que tout ira bien. Mais je n’en sais rien.
Les jours passent. Maxime et moi nous croisons sans nous parler. Papa fait semblant d’ignorer les bouteilles vides dans la poubelle. Je me sens étrangère chez moi.
Un soir, alors que je rentre d’une promenade le long de la Sambre, je trouve Maxime assis sur le perron.
— Tu vas vraiment partir ?
Sa voix est rauque.
— Oui… Je crois que j’en ai besoin.
Il hoche la tête.
— Promets-moi juste une chose : n’oublie pas d’où tu viens.
Je souris tristement.
— Jamais.
Le lendemain, j’annonce à mes parents que je pars pour Bruxelles en juillet. Maman pleure en silence. Papa serre les poings mais ne dit rien.
Le jour du départ arrive trop vite. Ma valise est prête depuis des jours mais je n’arrive pas à fermer la porte de ma chambre sans un pincement au cœur. Maxime m’aide à descendre mes affaires.
— Prends soin de toi, petite sœur.
Je l’embrasse fort.
Dans le train vers Bruxelles, je regarde défiler les paysages wallons : les champs verts près d’Eghezée, les maisons en briques rouges de Gembloux… Je me demande si je fais le bon choix.
À Bruxelles, tout est différent : le bruit des trams, les odeurs de frites place Jourdan, les soirées improvisées avec Sophie et Amélie dans notre petit appartement du quartier Flagey. Mais chaque soir, quand je me couche dans mon lit trop étroit, je pense à Namur. À maman qui doit affronter ses démons seule. À Maxime qui porte toute la famille sur ses épaules.
Un soir d’orage, alors que la pluie tambourine contre les vitres et que Sophie dort déjà, mon téléphone sonne : c’est Maxime.
— Maman est à l’hôpital… Elle a fait un malaise.
Je sens mon cœur s’arrêter. Sans réfléchir, j’attrape mon sac et fonce à la gare du Midi pour prendre le premier train vers Namur.
À l’hôpital Sainte-Elisabeth, je retrouve Maxime dans le couloir blanc et froid.
— Elle va s’en sortir ?
Il hoche la tête mais ses yeux sont rouges.
— Les médecins disent qu’elle doit arrêter de boire… Sinon…
Je m’effondre dans ses bras.
Les jours suivants sont un tourbillon : rendez-vous médicaux, discussions avec l’assistante sociale, disputes avec papa qui refuse d’admettre qu’il a laissé faire…
Un soir, alors que maman dort enfin paisiblement dans sa chambre d’hôpital, Maxime et moi nous retrouvons sur le quai de la Meuse où tout a commencé.
— On fait quoi maintenant ?
Il me regarde avec une tristesse infinie.
— On essaie d’être une famille… Même si c’est dur.
Je prends sa main dans la mienne. Pour la première fois depuis longtemps, je sens une chaleur familière renaître entre nous.
L’été touche à sa fin quand maman rentre enfin à la maison. Elle commence une thérapie. Papa accepte d’aller parler à quelqu’un aussi. Maxime reprend ses études à Liège et moi… Je retourne à Bruxelles mais je reviens chaque week-end à Namur.
Rien n’est parfait mais on avance ensemble.
Parfois je me demande : fallait-il vraiment partir pour mieux revenir ? Peut-on jamais vraiment tourner le dos à ceux qu’on aime ? Et vous… avez-vous déjà eu peur de choisir entre votre bonheur et celui des autres ?