Le Nœud du Foulard Rose
— Tu comptes encore sortir avec ce foulard ridicule ?
La voix de ma belle-sœur, Fabienne, claque dans l’entrée comme un coup de vent froid. Je serre le tissu rose autour de mon cou. Il sent encore un peu la lavande et le tabac blond de Luc. Deux ans déjà qu’il est parti, deux ans que je m’accroche à ce foulard comme à une bouée. Je ne réponds pas. Fabienne soupire bruyamment et claque la porte du salon derrière elle.
Je reste un instant immobile, le regard perdu sur les carreaux gris du couloir. Dehors, la pluie s’abat sur les pavés de notre petite rue à Namur. Je n’ai jamais aimé les jours de marché depuis que Luc n’est plus là. Avant, on y allait ensemble, bras dessus bras dessous, on riait des vendeurs de fromage qui criaient trop fort. Maintenant, je me faufile entre les étals, invisible, transparente.
— Véronique, tu viens ?
C’est ma fille, Aline. Elle a dix-sept ans et le regard dur des ados qui ont grandi trop vite. Depuis la mort de son père, elle ne me parle plus qu’en monosyllabes. Je la rejoins dans l’entrée. Elle lève les yeux au ciel en voyant mon foulard.
— Tu pourrais faire un effort…
Je voudrais lui dire que c’est tout ce qu’il me reste de lui, que sans ce foulard je me sens nue. Mais je ravale mes mots. On descend l’escalier en silence. Dans la rue, les voisins nous saluent d’un signe de tête gêné. Je sens leur pitié comme une brûlure sur ma peau.
Au marché, je croise Madame Dupuis, la boulangère.
— Toujours ce joli foulard ! Il vous va bien, Véronique.
Je souris poliment. Derrière moi, Fabienne ricane.
— Elle ne le quitte plus, c’est maladif.
Je serre les poings. Depuis la mort de Luc, Fabienne s’est installée chez nous « pour aider ». Mais elle passe son temps à critiquer ma façon d’élever Aline, à fouiller dans mes affaires, à parler de vendre la maison.
— Ce n’est pas une vie pour toi ici toute seule…
Elle me répète ça chaque soir en rangeant la vaisselle. Mais je ne suis pas seule. J’ai Aline. Même si elle ne me parle plus vraiment.
Un jour, alors que je plie le linge dans la buanderie, j’entends Fabienne au téléphone dans le salon.
— Elle n’est pas bien… Elle parle toute seule parfois… Et puis ce foulard ! Tu verrais ça…
Je m’arrête net. Elle parle à son frère, Paul. Mon beau-frère. Depuis la mort de Luc, il ne vient plus beaucoup. Trop de souvenirs dans cette maison, dit-il. Mais je sais qu’il voudrait qu’on vende tout et qu’on parte chacun de notre côté.
Le soir même, Aline rentre plus tard que d’habitude. Je l’attends dans la cuisine, les mains tremblantes autour d’une tasse de chicorée.
— Où étais-tu ?
Elle hausse les épaules.
— Chez Julie.
Je sais qu’elle ment. Julie habite à l’autre bout de la ville et sa mère m’aurait appelée si Aline était là-bas. Mais je ne dis rien. Je n’ai plus la force de me battre.
Les jours passent, tous pareils. Le foulard rose devient mon armure contre le monde. Mais un matin, il disparaît.
Je retourne toute la maison : sous le lit, dans la corbeille à linge, derrière les coussins du canapé. Rien. Je panique. Je questionne Fabienne qui hausse les épaules d’un air innocent.
— Tu l’as sûrement perdu au marché…
Mais je sais que ce n’est pas vrai. Je l’avais encore hier soir en me couchant.
Aline rentre du lycée en fin d’après-midi. Je l’attends sur le pas de la porte.
— Tu n’aurais pas vu mon foulard ?
Elle me regarde droit dans les yeux.
— Non.
Mais ses joues rougissent légèrement. Je comprends alors qu’elle ment.
La nuit suivante, je dors mal. Je rêve de Luc qui m’appelle depuis l’autre côté du pont de Jambes, enveloppé dans son foulard rose. Je me réveille en sueur.
Le lendemain matin, je trouve le foulard roulé en boule au fond de la poubelle de la salle de bain. Il sent le savon et la colère adolescente.
Je le lave doucement à la main et le fais sécher sur le radiateur. Quand Aline descend pour le petit-déjeuner, elle s’arrête net devant le radiateur.
— Pourquoi tu t’accroches à ça ?
Sa voix tremble un peu.
— Parce que c’est tout ce qu’il me reste de ton père…
Elle détourne les yeux et sort sans un mot.
Le soir même, Fabienne m’attend dans le salon.
— Il faut qu’on parle.
Elle s’assied en face de moi, les mains croisées sur ses genoux.
— Tu ne peux pas continuer comme ça… Tu fais du mal à Aline et à toi-même…
Je sens la colère monter en moi.
— Ce foulard ne te ramènera pas Luc !
Je serre le tissu contre moi comme une enfant avec son doudou.
— C’est facile pour toi… Tu as encore ta vie… Moi j’ai tout perdu !
Fabienne soupire et se lève brusquement.
— Si tu continues comme ça, Paul va demander une tutelle…
Je reste seule dans le salon, le foulard serré contre mon cœur qui bat trop fort.
Les semaines passent et la tension monte dans la maison. Un soir d’orage, Aline rentre trempée jusqu’aux os. Elle claque la porte et monte directement dans sa chambre. Je monte derrière elle et frappe doucement à sa porte.
— Laisse-moi tranquille !
Sa voix est rauque de larmes contenues.
J’entre quand même. Elle est assise sur son lit, les genoux repliés contre elle.
— Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Que j’oublie ton père ? Que j’arrête d’avoir mal ?
Elle ne répond pas mais ses épaules secouent sous les sanglots.
Je m’assieds à côté d’elle et pose doucement le foulard rose sur ses genoux.
— Tu sais… Ce foulard n’est pas magique… Il ne ramènera pas papa… Mais il me rappelle qu’on a été heureux… Même si c’était court…
Aline relève la tête vers moi pour la première fois depuis des mois.
— J’ai peur que tu partes toi aussi…
Je prends sa main dans la mienne.
— Je suis là… Et je resterai là… Avec ou sans foulard…
On reste longtemps ainsi, enlacées dans le silence brisé seulement par le bruit de la pluie contre les vitres.
Quelques jours plus tard, Fabienne annonce qu’elle retourne chez elle à Liège. Paul passe récupérer ses affaires et me lance un regard lourd de reproches mais aussi d’inquiétude sincère.
Aline recommence doucement à me parler. On va ensemble au marché un samedi matin ; elle porte le foulard rose autour du cou et me sourit timidement.
La vie reprend peu à peu ses droits dans notre petite maison namuroise. Mais parfois, quand je regarde Aline dormir ou que j’entends un rire d’homme dans la rue, une question me hante :
Est-ce qu’on guérit vraiment du manque ? Ou est-ce qu’on apprend juste à vivre avec un foulard noué autour du cœur ?