Entre deux feux : l’histoire de ma meilleure amie, Maïté
— Tu comptes encore faire ta sainte-nitouche devant tout le monde, Maïté ?
Ma voix tremblait à peine, mais mon cœur battait si fort que j’avais l’impression que tout le bus pouvait l’entendre. Maïté, assise à côté de moi, me lança ce regard en coin qui voulait tout dire : « Chut, laisse-moi faire. »
C’était un matin pluvieux de septembre, sur la route de Dinant. Le car scolaire était bondé, ça sentait le plastique mouillé et les croissants rassis. Devant, le chauffeur, Monsieur Lemaire — un type à la moustache sévère et au regard fatigué — râlait déjà contre le bruit. Maïté, elle, jouait avec la mèche de ses cheveux blonds, affichant son sourire d’ange. Mais je savais ce qui se cachait derrière.
— Aurélie, tu stresses pour rien. Regarde-les tous… Ils me croient incapable de faire une bêtise. C’est ça qui est drôle !
Elle chuchotait, mais je sentais la tension dans sa voix. Depuis qu’on était petites à Namur, Maïté avait ce don : elle pouvait être la fille la plus douce du quartier, puis devenir une tornade en un clin d’œil. Un jour, elle aidait Madame Dupuis à porter ses courses ; le lendemain, elle menait la révolte contre le prof de maths.
Ce jour-là, dans le bus, elle avait décidé de piéger Quentin — le fils du bourgmestre — en lui faisant croire qu’il avait gagné un concours imaginaire pour un voyage à Bruxelles. Toute la classe riait sous cape. Quentin, lui, rougissait jusqu’aux oreilles.
— Tu trouves ça drôle ? lui ai-je soufflé.
— Mais oui ! Il faut bien s’amuser un peu…
J’aurais voulu lui dire d’arrêter, mais je n’ai rien dit. Parce que Maïté avait ce pouvoir sur moi : elle me fascinait autant qu’elle m’effrayait.
À la maison, c’était pareil. Ma mère disait toujours : « Méfie-toi des gens trop gentils, Aurélie. » Mais moi, j’avais besoin de Maïté. Mon père était parti quand j’avais dix ans ; ma mère travaillait à l’hôpital de Namur et rentrait tard. Maïté était mon refuge et mon orage.
Un soir d’automne, alors qu’on révisait chez moi pour les examens de décembre, elle s’est effondrée en larmes.
— Tu sais… Mon père va perdre son boulot à l’usine. Maman pleure tout le temps. J’en peux plus de faire semblant.
Je suis restée sans voix. C’était la première fois que je voyais Maïté sans son masque. Elle n’était plus la fille forte et insolente ; elle était juste une ado perdue dans une famille qui s’effondrait.
— Pourquoi tu ne m’as rien dit ?
— Parce que si je commence à pleurer devant les autres… ils ne me regarderont plus jamais pareil.
Ce soir-là, j’ai compris que sa dualité n’était pas un jeu. C’était sa façon de survivre.
Mais tout a basculé au bal du village. Maïté avait décidé d’y aller avec moi et quelques copains : Thomas, Julie et Mehdi. Elle portait une robe rouge empruntée à sa sœur aînée — trop grande pour elle — et des baskets blanches. Elle riait fort, buvait un peu trop de bière Jupiler et lançait des piques à tout le monde.
Vers minuit, alors que la salle sentait la sueur et la frite froide, elle a disparu. Je l’ai cherchée partout : dehors sous la pluie, derrière la salle des fêtes… Je l’ai trouvée près du terrain de foot, en train de pleurer dans les bras de Thomas.
— Qu’est-ce qui se passe ? ai-je demandé.
— Laisse-moi tranquille !
Thomas m’a regardée avec pitié.
— Elle a juste besoin d’être seule…
Mais je n’ai pas pu m’empêcher de penser qu’il se passait quelque chose entre eux. Le lendemain, Maïté m’a évitée toute la journée au collège Sainte-Marie.
Les semaines suivantes ont été un enfer silencieux. Elle ne répondait plus à mes messages. À la cantine, elle s’asseyait avec Julie et Mehdi. J’avais l’impression d’avoir perdu une partie de moi-même.
Un soir, alors que je rentrais chez moi sous la pluie battante — typique novembre wallon — j’ai trouvé Maïté assise sur les marches de mon immeuble.
— Je suis désolée…
Elle avait les yeux rouges et le visage fermé.
— J’ai merdé avec Thomas. Je croyais que ça allait me rendre heureuse… Mais c’est toi qui comptes pour moi.
J’ai senti la colère monter.
— Tu joues avec tout le monde comme tu joues avec les mots ! Tu fais semblant d’être forte mais tu fais mal autour de toi !
Elle a baissé la tête.
— Je sais… Mais si je ne fais pas ça… j’ai peur qu’on me voie telle que je suis vraiment : fragile et paumée.
On est restées là sous la pluie, sans parler. Puis je l’ai prise dans mes bras.
Les mois ont passé. Maïté a fini par se réconcilier avec Thomas — ils sont restés amis — et moi j’ai appris à mettre des limites à notre amitié. Mais rien n’a jamais été simple avec elle.
L’année suivante, son père a effectivement perdu son emploi à l’usine sidérurgique d’Huy. Sa mère a sombré dans la dépression. Maïté a commencé à sécher les cours ; elle traînait dans les cafés du centre-ville avec des gens plus âgés.
Un soir d’hiver, elle m’a appelée en pleurs :
— Aurélie… Je crois que j’ai fait une connerie…
Elle avait volé une bouteille de vodka dans un night shop et s’était fait attraper par la police locale.
J’ai supplié ma mère de m’accompagner au commissariat. Quand on est arrivées, Maïté était assise sur une chaise en plastique bleu, les mains tremblantes.
— Je voulais juste oublier…
Ma mère a pris sa main :
— On va t’aider, Maïté. Mais il faut que tu acceptes qu’on t’aime aussi quand tu vas mal.
Ce soir-là, j’ai compris que l’amour ne suffisait pas toujours à sauver quelqu’un — mais qu’il fallait essayer quand même.
Aujourd’hui encore, des années plus tard, je repense souvent à cette période. Maïté a quitté Namur pour Liège ; elle travaille dans un bar près du Carré et rêve d’ouvrir sa propre librairie. On s’écrit parfois des lettres — oui, des vraies lettres en papier — où elle me raconte ses hauts et ses bas.
Je me demande souvent : combien d’entre nous cachent leur douleur derrière un sourire ou une blague ? Et si on osait tous montrer nos faiblesses… serions-nous vraiment rejetés ? Ou bien aimés pour ce que nous sommes vraiment ?