Sous la pluie de Liège : Rien n’est jamais comme il paraît

— Halina, tu peux venir un instant ?

La voix de Kinga, basse et pressée, me tire de mes pensées alors que je termine de ranger les dossiers dans l’armoire métallique. Elle jette un coup d’œil nerveux vers le couloir, puis s’approche, presque en chuchotant :

— C’est Iwona, dans la chambre cinq… Elle a passé toute la soirée à me supplier de lui rendre ses vêtements. Elle voulait rentrer chez elle. Elle m’a dit de te prévenir si jamais…

Je sens mon cœur se serrer. Iwona. Dix-sept ans à peine, hospitalisée après une tentative de suicide. Sa mère ne vient plus la voir depuis trois jours. Je hoche la tête, tente de sourire à Kinga pour la rassurer, mais je sens déjà la fatigue peser sur mes épaules.

— Merci, Kinga. Je vais m’en occuper.

Je traverse le couloir, le carrelage froid sous mes sabots blancs. Les néons bourdonnent au-dessus de moi. J’entre dans la chambre cinq sans frapper. Iwona est assise sur son lit, genoux repliés contre sa poitrine, le regard perdu vers la fenêtre où la pluie tambourine sans relâche.

— Tu veux me parler ?

Elle ne répond pas tout de suite. Je m’assieds au bord du lit, laisse un silence s’installer.

— Pourquoi je dois rester ici ? Je vais mieux, madame Halina. Je veux juste rentrer chez moi…

Sa voix tremble. Je vois ses mains crispées sur la couverture. Je pense à ma propre fille, Zoé, qui a le même âge et qui me parle à peine depuis des mois.

— Iwona, tu sais que ce n’est pas si simple… On veut juste s’assurer que tu es en sécurité.

Elle détourne les yeux. Un silence lourd s’installe. Je sens qu’elle lutte contre les larmes.

— Ma mère ne viendra pas, hein ? Elle s’en fout…

Je n’ai pas de réponse. Je voudrais lui dire que tout va s’arranger, mais je sais que ce serait mentir. Ici, à Liège, les familles se déchirent comme ailleurs. Les secrets s’accumulent dans les couloirs des maisons comme dans ceux de l’hôpital.

Je repense à mon propre père, Andrzej, arrivé de Pologne dans les années 80 pour travailler à Cockerill. Il n’a jamais appris le français, n’a jamais compris pourquoi sa femme pleurait tous les soirs devant la télévision. Moi non plus, je n’ai jamais compris pourquoi il criait autant quand il avait bu.

Je pose ma main sur celle d’Iwona.

— Tu n’es pas seule ici. Même si c’est difficile à croire.

Elle me regarde enfin, ses yeux rougis par les larmes.

— Est-ce que vous avez déjà eu envie de disparaître ?

La question me frappe comme une gifle. Je repense à cette nuit où j’ai failli tout quitter, il y a dix ans, quand mon mari Luc m’a annoncé qu’il partait pour une autre femme. J’avais Zoé dans les bras, elle pleurait sans comprendre pourquoi son père ne reviendrait plus.

— Oui… Oui, ça m’est arrivé.

Iwona hoche la tête, comme si cela confirmait quelque chose qu’elle savait déjà.

Le reste de la journée passe dans un brouillard d’actes médicaux et de sourires forcés. Je croise le Dr Lefèvre dans le couloir ; il me lance un regard fatigué.

— Halina, tu as vu le dossier d’Iwona ? Sa mère refuse toujours de venir… On ne peut pas la garder indéfiniment.

Je soupire.

— Je sais… Mais si on la laisse partir maintenant…

Il hausse les épaules. Ici, on fait ce qu’on peut avec ce qu’on a. Les budgets sont serrés, les lits manquent.

À midi, je mange seule dans la petite salle du personnel. Mon téléphone vibre : un message de Zoé.

« Je dors chez Papa ce soir. »

Aucune formule de politesse. Juste ça. J’ai envie de pleurer mais je me retiens. Depuis le divorce, Zoé me tient à distance. Elle m’en veut d’avoir laissé partir Luc, même si c’est lui qui est parti.

Je repense à ma mère qui disait toujours : « En Belgique, on ne parle pas des choses qui font mal. On les cache sous le tapis jusqu’à ce qu’on trébuche dessus. »

En fin d’après-midi, je retourne voir Iwona. Elle dort enfin, paisible pour une fois. Je m’assieds près d’elle et regarde la pluie tomber sur Liège. Les toits gris brillent sous l’averse.

Soudain, mon téléphone sonne : c’est Luc.

— Halina ? Tu peux venir chercher Zoé demain matin ? J’ai une réunion tôt et…

Sa voix est tendue. J’entends une femme rire derrière lui.

— Oui… Oui, je viendrai.

Je raccroche sans un mot de plus.

Le soir venu, alors que je range mes affaires pour rentrer chez moi à Seraing, Kinga me rattrape dans le vestiaire.

— Tu vas bien ?

Je souris faiblement.

— On fait aller… Et toi ?

Elle hausse les épaules.

— Mon fils a encore eu des problèmes à l’école aujourd’hui… Il s’est battu avec un autre garçon parce qu’on s’est moqué de son accent polonais.

Je serre sa main dans la mienne.

— On est fortes, Kinga. On tient bon pour eux.

Sur le chemin du retour, je traverse le pont Kennedy sous une pluie battante. Les phares des voitures se reflètent sur l’asphalte mouillé. J’écoute la radio : encore une grève annoncée à la SNCB demain. La Belgique ne change jamais vraiment.

En arrivant chez moi, l’appartement est silencieux. J’ouvre une bouteille de vin et m’installe devant la fenêtre pour regarder la ville s’endormir. Je pense à Iwona, à Zoé, à Kinga et son fils… À tous ces gens qui portent des blessures invisibles.

Parfois je me demande : combien d’entre nous cachent leur douleur derrière un sourire ? Et si on osait enfin parler vrai ?