Le cœur brisé de Mamie Jeanne : Drame familial à Liège
— Tu ne comprends jamais rien, Sophie !
La voix d’Aurore résonne dans le couloir, tranchante comme un couteau. Je serre la poignée de la porte de la cuisine, le cœur battant. Les odeurs de carbonnades mijotées flottent encore dans l’air, mais la chaleur du foyer s’est envolée. Je me sens vieille, fatiguée. Mes deux filles, mes trésors, sont là, debout dans le salon, prêtes à s’arracher la gorge.
— Arrête de toujours tout ramener à toi ! Tu crois que c’est facile pour moi ?
Sophie a les larmes aux yeux. Elle serre son sac contre elle comme un bouclier. Aurore, elle, croise les bras, le regard dur. Elles n’ont plus quinze ans, mais ce soir, elles se disputent comme des adolescentes.
Je m’approche, essuie mes mains sur mon tablier à carreaux. Mon appartement à Outremeuse n’est pas bien grand, mais il a toujours été un refuge pour elles. Ce soir, il est devenu champ de bataille.
— Mes chéries… Qu’est-ce qui se passe ?
Aurore me lance un regard noir.
— Demande à ta préférée !
Sophie baisse la tête. Je sens la colère monter en moi. Je n’ai jamais eu de préférée. Mais comment leur faire comprendre ?
— Je ne veux pas de disputes ici. On est une famille !
Aurore éclate de rire, un rire amer.
— Une famille ? Depuis que papa est parti, on fait semblant. Tu fais semblant !
Je vacille. Les souvenirs me reviennent : Lucien qui claque la porte il y a vingt ans, me laissant seule avec deux filles à élever et une pension minuscule. J’ai tout donné pour elles. Tout.
Sophie s’approche timidement.
— Maman… Je voulais juste te dire que… que j’ai perdu mon boulot à l’hôpital.
Le sol se dérobe sous mes pieds.
— Quoi ? Mais… Pourquoi tu ne m’as rien dit ?
Elle éclate en sanglots.
— J’avais honte. Avec la réforme, ils ont supprimé mon poste. Je ne sais pas comment je vais payer mon loyer à Seraing…
Aurore soupire bruyamment.
— Voilà ! Toujours toi et tes problèmes ! Moi aussi j’en ai marre ! Tu crois que c’est facile d’être caissière au Delhaize avec trois gosses et un mari au chômage technique ?
Je sens mes jambes trembler. Je m’assieds lourdement sur la chaise en bois près de la table. Les voix se mêlent, s’entrechoquent. Les reproches fusent :
— Tu n’es jamais là pour moi !
— Tu ne comprends pas ce que je vis !
— Maman t’aide toujours plus qu’à moi !
Je ferme les yeux. J’entends encore la voix de ma propre mère : « Les enfants sont des cadeaux fragiles. » Mais ce soir, mes cadeaux se déchirent devant moi.
Je me lève péniblement et je crie plus fort qu’elles :
— Ça suffit !
Le silence tombe d’un coup. Même le chat s’arrête de ronronner sur le radiateur.
— Vous croyez que c’est facile pour moi ? Vous croyez que je dors tranquille en sachant que vous souffrez toutes les deux ? J’ai fait ce que j’ai pu… Peut-être mal, mais j’ai fait de mon mieux !
Sophie s’effondre sur ma poitrine. Je sens ses larmes mouiller mon pull tricoté main. Aurore détourne les yeux, mais je vois ses poings trembler.
— Je suis désolée, maman… murmure Sophie.
Aurore reste droite, fière comme toujours.
— Moi aussi… Mais j’en peux plus d’être forte tout le temps.
Je les serre toutes les deux contre moi. Mon cœur bat trop vite. Je voudrais leur donner tout ce qui me reste d’amour et d’énergie, mais je suis fatiguée. Si fatiguée.
Le téléphone sonne soudainement. C’est mon petit-fils, Thibault.
— Mamie ? Papa et maman crient encore ?
Je ravale mes larmes et tente de sourire dans la voix.
— Non mon chéri… On va se calmer. Tu veux venir manger des gaufres demain ?
Il rit doucement.
— Oui ! Avec du sucre impalpable !
Je raccroche et regarde mes filles. Elles sourient faiblement. La tempête est passée pour ce soir, mais je sais qu’elle reviendra. Les soucis d’argent, les angoisses du quotidien en Belgique — les factures d’électricité qui explosent, les files à la mutuelle, les grèves qui paralysent tout — tout cela pèse sur nous comme un couvercle trop lourd.
Plus tard dans la soirée, alors que mes filles sont parties chacune de leur côté dans la nuit liégeoise humide et froide, je reste seule dans la cuisine. Je regarde par la fenêtre les lumières du pont Kennedy qui se reflètent sur la Meuse noire.
Je pense à Lucien, à nos rêves d’autrefois : une maison à Embourg, des vacances à Ostende avec les filles petites… Tout s’est effrité avec le temps.
J’ouvre une vieille boîte en fer où je garde les dessins d’enfance de Sophie et Aurore : des soleils maladroits, des cœurs rouges tremblotants. Je caresse le papier jauni du bout des doigts.
Pourquoi l’amour ne suffit-il pas à réparer ce qui est brisé ? Est-ce qu’on peut vraiment recoller une famille quand chacun traîne ses blessures ?
Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ?