Entre le péché et l’amour : Mon cœur déchiré à Namur
— Tu ne peux pas faire ça, Aurélie. Ce n’est pas toi, ça…
La voix de ma sœur, Delphine, résonne encore dans ma tête alors que je fixe mon reflet dans la vitre du salon. Les lumières de Namur s’étirent derrière moi, floues, comme mes pensées. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes. Mon fils, Louis, dort à l’étage. Mon mari, Benoît, est en déplacement à Liège pour son travail à la SNCB. Et moi… Moi, je suis là, à me demander comment j’ai pu en arriver là.
Tout a commencé il y a six mois, lors du baptême de Louis. Nous avions choisi Simon comme parrain. Simon, mon ami d’enfance, celui qui me faisait rire quand j’étais petite et qui m’a consolée le jour où papa est parti. Il avait ce regard franc, cette façon de poser sa main sur mon épaule qui me donnait l’impression d’être comprise sans un mot.
Après la cérémonie à l’église Saint-Loup, alors que tout le monde riait autour des tartes au sucre et du café liégeois, Simon m’a prise à part sur la terrasse.
— Tu es heureuse, Aurélie ?
Sa question m’a prise au dépourvu. J’ai souri, un peu trop vite.
— Bien sûr… Pourquoi tu demandes ça ?
Il a haussé les épaules, regardant les toits de la ville.
— Je ne sais pas… Tu as l’air ailleurs, parfois.
Je n’ai rien répondu. Mais il avait raison. Depuis des mois, je me sentais comme une étrangère dans ma propre vie. Benoît et moi, on ne se parlait plus que pour les courses ou les factures. Les nuits étaient froides, les matins silencieux.
Ce soir-là, après le baptême, Simon est resté pour m’aider à ranger. Louis dormait déjà dans sa chambre décorée de petits lapins. Simon a mis une vieille chanson de Stromae sur son téléphone et on s’est mis à danser au milieu des miettes de gâteau.
— Tu te souviens quand on écoutait ça au bord de la Meuse ?
J’ai ri, la gorge serrée.
— Oui… On était insouciants.
Il m’a regardée longtemps. Trop longtemps. Et j’ai senti quelque chose bouger en moi, un frisson que je croyais mort depuis des années.
Les semaines ont passé. Simon venait souvent « voir Louis », mais je savais que c’était pour me voir moi. On parlait des heures dans la cuisine en buvant du vin de Huy. Il me racontait ses galères au boulot — il est prof d’histoire à l’athénée royal — et moi je lui confiais mes peurs : la routine, l’impression d’étouffer dans une vie trop petite pour mes rêves.
Un soir de mars, alors que Benoît était encore absent — il l’est souvent depuis qu’il a eu cette promotion — Simon est venu déposer un livre pour Louis. Il pleuvait fort. J’ai proposé qu’il reste dîner.
Après avoir couché Louis, on s’est retrouvés seuls dans le salon. Simon a posé sa main sur la mienne.
— Aurélie… Je ne veux pas te mettre mal à l’aise mais…
Je n’ai pas bougé. J’ai senti son souffle sur ma joue.
— Je t’aime depuis toujours. Je ne peux plus faire semblant.
Mon cœur s’est emballé. J’aurais dû le repousser. J’aurais dû penser à Benoît, à Louis… Mais j’ai laissé Simon m’embrasser. C’était doux, urgent, interdit.
Après ça, tout a changé. Je me suis réveillée chaque matin avec la peur d’être découverte et le désir fou de revoir Simon. On se retrouvait parfois dans un petit café près de la gare ou dans sa voiture sur le parking du Carrefour de Jambes. Je mentais à Benoît — « Je vais chez Delphine », « J’ai une réunion à l’école » — et chaque mensonge me rongeait un peu plus.
Un soir d’avril, Delphine m’a appelée en pleurs.
— Aurélie… Tu fais une bêtise ! Tu vas tout gâcher !
Elle avait surpris un message de Simon sur mon téléphone pendant que je préparais le goûter des enfants chez elle.
— Et Louis ? Tu y penses à Louis ?
J’ai éclaté en sanglots.
— Je sais… Je sais que c’est mal… Mais je n’arrive pas à arrêter !
Delphine a soupiré.
— Parle à Benoît. Ou arrête tout avec Simon. Mais tu ne peux pas continuer comme ça…
Mais comment choisir ? Benoît est un homme bon, travailleur, fidèle. Il m’a offert une vie stable, une maison avec jardin à Salzinnes, des vacances à la mer du Nord chaque été. Mais il ne me voit plus depuis des années. Il ne voit que la mère de son fils, la femme qui paie les factures et prépare les tartines le matin.
Simon… Simon me regarde comme si j’étais encore vivante.
La culpabilité me rongeait chaque jour un peu plus. À l’église le dimanche, je n’osais plus croiser le regard du curé Van Damme qui avait baptisé Louis. Je priais en silence : « Seigneur, pardonne-moi… » Mais rien ne changeait.
Un soir de mai, alors que je rentrais d’un rendez-vous avec Simon, Benoît m’attendait dans le salon. Il tenait mon téléphone dans ses mains.
— C’est qui Simon pour toi ?
Sa voix était calme mais ses yeux brillaient d’une colère froide.
J’ai senti mes jambes flancher.
— C’est… C’est compliqué…
Il a jeté le téléphone sur la table.
— Tu couches avec lui ?
Je n’ai pas répondu. Les larmes coulaient toutes seules.
Benoît s’est levé brusquement et a quitté la maison en claquant la porte. Louis s’est réveillé en pleurant. Je l’ai pris dans mes bras et j’ai pleuré avec lui toute la nuit.
Les jours suivants ont été un enfer. Benoît est revenu mais il ne me parlait plus que par monosyllabes. Il dormait sur le canapé. Louis sentait la tension et devenait capricieux à l’école maternelle.
Simon m’a appelée sans cesse mais j’ai refusé de répondre. Je ne savais plus quoi faire : partir avec lui et briser ma famille ? Ou rester et étouffer lentement ?
Un dimanche matin, alors que j’accompagnais Louis au parc Louise-Marie, j’ai croisé Simon assis sur un banc.
— Tu vas bien ?
J’ai haussé les épaules.
— Non… Je suis perdue.
Il a pris ma main doucement.
— Je t’attendrai aussi longtemps qu’il faudra… Mais pense à toi aussi, Aurélie. Tu as le droit d’être heureuse.
Je suis rentrée chez moi bouleversée. Le soir-même, j’ai écrit une lettre à Benoît où je lui expliquais tout : mes sentiments pour Simon, mon mal-être depuis des années, ma peur de tout perdre mais aussi mon besoin d’être aimée vraiment.
Benoît a lu la lettre sans un mot puis il est sorti marcher pendant des heures. Quand il est revenu, il avait les yeux rouges mais il m’a serrée dans ses bras comme au premier jour.
— On va essayer de recoller les morceaux… Pour Louis… Pour nous… Mais il faut que tu coupes tout contact avec Simon.
J’ai accepté. Par amour pour mon fils et par respect pour Benoît qui voulait encore croire en nous malgré tout.
Les semaines ont passé lentement. J’ai coupé tout contact avec Simon même si chaque message non envoyé me brûlait les doigts. J’ai essayé de retomber amoureuse de Benoît mais quelque chose s’était brisé en moi.
Aujourd’hui encore, alors que j’écris ces lignes devant la fenêtre embuée de notre maison à Namur, je me demande : ai-je commis un péché ou ai-je simplement cherché l’amour là où il se trouvait ? Est-ce qu’on peut vraiment choisir son cœur sans blesser ceux qu’on aime ?
Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ? Peut-on vraiment pardonner — ou oublier — un amour interdit ?